La voiture électrique sera-t-elle la prochaine vache à lait fiscale ?

Le prix des carburants rappelle une réalité que l’on préfère souvent oublier : l’automobiliste constitue une formidable assiette fiscale. Ceux qui pensent qu’en passant à la voiture électrique ils échapperont à cette logique seront déçus. La nouvelle taxe britannique sur les véhicules électriques n’est pas une simple mesure budgétaire. Elle révèle une évidence : toute transition énergétique finit par devenir aussi une transition fiscale.

Depuis plus de quinze ans, le débat sur la transition énergétique s’est concentré sur les énergies renouvelables, l’abandon de l’énergie nucléaire, la chasse aux émissions de CO₂, les batteries, les bornes de recharge, l’autonomie des véhicules électriques ou encore l’interdiction programmée des moteurs thermiques. Une question essentielle est pourtant restée largement absente : comment les États remplaceront-ils les recettes fiscales que leur procurent aujourd’hui l’essence et le diesel ?

Il faudra bien trouver une autre manne…

Lorsque le carburant dépasse deux euros le litre, environ un euro du prix payé à la pompe revient à l’État sous forme d’accises et de TVA. À l’échelle de l’Union européenne, ces prélèvements représentent de l’ordre de 270 milliards d’euros par an ; en France, avec les prix actuels, c’est environ 43 milliards. Depuis des décennies, cette manne est devenue un pilier des finances publiques et contribue au financement de l’ensemble des politiques publiques, notamment de notre modèle social. La ruée actuelle vers des allègements ponctuels montre précisément que l’État ne veut pas renoncer à ce pactole. Ce n’est pas un milliard d’euros de mesures diverses qui changera le problème de fond : aucun gouvernement n’acceptera durablement de voir disparaître des dizaines de milliards de recettes sans chercher une assiette de remplacement.

L’automobiliste européen ressemble un peu au homard dont on chauffe progressivement l’eau de la casserole et qui finit par être cuit sans s’en apercevoir. Après la Seconde Guerre mondiale, l’automobile était encore relativement rare et le carburant très bon marché. Les accises paraissaient supportables. Puis la TVA s’est ajoutée, et les crises géopolitiques et l’écologie punitive faisaient monter le prix des carburants. Et avec eux les prélèvements aussi au point d’aboutir à la situation paradoxale actuelle : un produit devenu indispensable à la vie quotidienne de pratiquement tous les citoyens est taxé à un niveau comme aucun autre.

Si l’on rapporte la fiscalité sur les carburants aux émissions de CO₂ qu’ils génèrent, on arrive, selon le pays et le carburant, à un ordre de grandeur d’environ 220 à 300 euros par tonne de CO₂. C’est plusieurs fois le prix observé sur le marché européen du carbone. Et l’UE a décidé d’ajouter à partir de 2028 l’ETS2, qui couvrira notamment les carburants routiers et le chauffage des bâtiments. Les fournisseurs devront acheter des quotas correspondant aux émissions des combustibles qu’ils mettent sur le marché ; le coût sera naturellement transféré dans le prix payé par le consommateur. Pourquoi cet instrument ? Pour renchérir l’usage des combustibles fossiles dans l’espoir d’en réduire la consommation. Mais cette logique oublie le fait que le transport n’est pas un luxe mais une nécessité. La preuve ? On paie déjà très cher la tonne de CO₂, et cela n’empêche pratiquement personne de rouler.

Trois pence par mile : les Britanniques tirent les premiers

La décision britannique est, à cet égard, particulièrement instructive. À partir du 1er avril 2028, le Royaume-Uni appliquera aux voitures entièrement électriques une Electric Vehicle Excise Duty calculée au kilomètre : 3 pence par mile, et 1,5 pence pour les hybrides rechargeables. Le gouvernement britannique dit lui-même que cette taxe vise, à long terme, à remplacer les recettes perdues sur les carburants à mesure que le parc automobile s’électrifie. Voilà au moins qui a le mérite de la clarté.

Pour avoir travaillé trente-six ans à la Direction générale de l’Énergie de la Commission européenne, je sais que cette question n’était un secret pour personne. Les conséquences budgétaires d’une diminution programmée de la consommation des carburants faisaient naturellement partie des analyses entourant les politiques énergétiques. Ce qui surprend aujourd’hui n’est donc pas qu’une nouvelle taxe apparaisse ; c’est que cette dimension fiscale du véhicule électrique ait été si peu présente dans le débat public.

Cette évolution n’avait d’ailleurs rien d’imprévisible. Dans une tribune publiée par L’Écho (en Belgique) le 8 février 2020 sous le titre « Mille milliards pour atteindre la neutralité carbone ? », j’écrivais déjà :

« Si l’on supprime les énergies fossiles, on supprimera aussi les milliards que rapportent les accises sur les produits pétroliers. Il faudra inventer une taxe équivalente. »

Six ans plus tard, le Royaume-Uni en fournit une illustration concrète.

Ne rêvons pas : les États ne vont évidemment pas renoncer à leurs recettes. Mais ils devraient au moins expliquer aux citoyens comment ils comptent les remplacer. Pendant des années, la voiture électrique a été présentée essentiellement à travers ses avantages fiscaux et les aides accordées à son achat. Le débat devient tout autre lorsque son développement commence à éroder l’assiette fiscale traditionnelle.

Partout où ira l’électricité, la taxe suivra

Et ce n’est peut-être qu’un début. La Commission européenne vient de proposer un objectif indicatif portant la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie de 23 % aujourd’hui à 46 % en 2040. Si cette électrification massive se concrétise, la question fiscale ne concernera plus seulement l’essence et le diesel. À mesure que l’électricité remplacera les carburants dans les transports, mais aussi le gaz dans le chauffage et certains usages industriels, elle deviendra à son tour une assiette fiscale de plus en plus tentante.

Voilà l’autre angle mort de l’électrification. La transition ne sera pas seulement technologique ; elle sera aussi fiscale. Les carburants peuvent changer, les besoins de financement des États, eux, ne disparaissent pas. Tant que l’on utilisera l’énergie comme une assiette privilégiée pour financer les politiques publiques, remplacer le pétrole par l’électricité ne supprimera pas la fiscalité : cela déplacera simplement l’endroit où elle est prélevée.

Après avoir taxé l’essence et le diesel, les États découvriront donc tout naturellement les kilomètres électriques — puis, pourquoi pas, l’électricité elle-même. Ceux qui imaginaient que la voiture électrique permettrait d’échapper durablement au fisc feraient bien d’observer ce qui se passe au Royaume-Uni.

La transition énergétique sera suivie de la transition fiscale.

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Samuel Furfari — Valeurs actuelles, 24 septembre 2026

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7 réponses

  1. Analyse des dépenses imbéciles et ruineuses déjà existantes avant la taxe sur les véhicules électriques : hors jugement politique, lire le « casse du siècle » très documenté et technique

  2. L’aspect ressources étatiques via les taxes énergétiques est évident. Aujourd’hui la communication pour les voitures électriques est très positives , incitations financières , discours pour le bien de la planète avec réduction du CO2 , coût d’usage faible .
    Le moment de bascule pour les taxes se rapproche , en effet le nombre de voitures électriques augmentent avec la baisse des prix et l’explosion des prix des carburants. Cela va impacter plus sérieusement la baisse des revenus des taxes fossiles et carbones.

    La solution anglaise risque fort d’arriver … car on ne peut pas contrôler et taxer la production personnelle d’électricité avec ces propres panneaux solaires ! La solution anglaise est par contre particulièrement intrusive … l’état est maintenant dans notre voiture !

    Il y a cependant un fondamental : La meilleure et la plus sécurisé de solution pour stocker de l’énergie est… les hydrocarbures … bien supérieure à une batterie dont l’énergie diminue dans le temps par auto-décharges , risque d’exploser , de prendre feu avec impossibilité de l’arrêter, difficulté et lenteur des recharges.

    Il serait peut être maintenant plus raisonnable de penser carburant de synthèse pour stocker toute cette énergie électrique produite par les énergies renouvelables caractérisées par la production totalement aléatoire et non corrélée avec les besoins .

    Dans ce cas le CO2 devient une ressource , une matière première … et la voiture électrique un vague souvenir historique …. comme la « jamais contente » .

  3. Ne pas rêver avec un système politique prédateur de la société qu’il est supposé gouverner c’est à dire « GERER ».
    Quand tout le monde ou une majorité seront équipés de voiture électrique ce sera la fiesta via un machin qui en fait vous espionne en permanence à savoir le compteur LINKY. Lui sait si vous allumez une lampe ou une machine à laver.
    Pour la recharge d’un véhicule électrique ce sera la même chose: Taxe + taxe +taxe sur les taxes

  4. Et ceux qui rechargent leur VE à la maison avec leurs panneaux solaires, ils seront taxés pareil?
    Pas de compteur Linky pour soi-disant trier les bons électrons taxables des autres?
    Et comment seront mesurés les km parcourus pour que la taxation soit juste et équitable?
    On voit une belle usine à gaz en construction accélérée( à la chinoise) .

  5. Il faut vraiment être croyant pour imaginer que 450 millions d’européens circulant en VE vont changer quoi que ce soit de l’avenir de la planète et du taux de CO2 atmosphérique en face de 7 milliards d’étrangers qui n’en ont rien à battre de l’écologie!
    Que la petite citadine agile, légère et peu encombrante soit pertinente pour du périurbain ou dans des villes mal pourvues en transports en commun, c’est un peu une aberration pour les usagers strictement urbains des grandes villes comme Paris, Lyon ou Bordeaux.
    Les subventions et autres avantages tarifaires ou fiscaux des gros SUV électriques de plus de 2 tonnes ne changeront rien aux réalités physiques qui entraînent des temps de chargement difficiles à réduire et des autonomies aléatoires imposant un réseau de chargeurs (dits rapides) difficile à développer, tant en infrastructures de recharge que de production électrique! Nos gouvernants, incultes en sciences et technologies feraient bien de ne s’occuper que des domaines qu’ils connaissent (on se demande bien lesquels?) plutôt que de cramer l’argent public dans des projets délirants sans avenir généralisé.

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