En demandant la suspension du marché carbone européen, le ministre italien Adolfo Urso défie frontalement lʼun des piliers du Ursula von der Leyen et du Green Deal. Simple signal politique destiné à défendre lʼindustrie transalpine ou début dʼune fronde plus large contre le système dʼéchange de quotas dʼémission (ETS) ? Alors que plusieurs États membres réclament une réforme pour préserver la compétitivité face aux États-Unis et à la Chine, lʼItalie pourrait bien ouvrir une séquence décisive pour lʼavenir de la stratégie climatique européenne.
Atlantico : Adolfo Urso, le ministre italien de l’Industrie et des entreprises, a demandé la suspension du marché du carbone de l’UE à la Commission européenne jusqu’à ce qu’il soit revu et remanié. Est-ce, selon vous, un simple positionnement politique interne ou le signe dʼun basculement plus profond de la stratégie industrielle européenne ? Les prix ont-ils chuté ces derniers mois grâce à la pression des États membres de l’UE visant à protéger l’industrie et la démarche italienne permettra-t-elle dʼavoir un mécanisme plus équitable après la révision ?
Samuel Furfari : LʼItalie, à lʼinstar dʼautres pays, sʼinquiète depuis longtemps de la situation de lʼindustrie européenne. Les articles publiés par Atlantico au fil des années soulignent clairement que la situation nʼest pas viable et quʼelle ne peut perdurer.
Il a fallu du courage et quʼun premier responsable ose lʼaffirmer ouvertement pour commencer à changer la donne. Les autres pays de lʼUE suivront, car il est évident que lʼindustrie européenne subit un coup dʼarrêt qui peut sʼavérer fatal pour lʼensemble des pays de lʼUnion européenne. Cette situation était à la fois connue et perceptible.
Un ministre italien, membre dʼun gouvernement courageux, a osé exprimer des critiques vis-à-vis du système du marché du carbone européen. Il faut rappeler que Giorgia Meloni a adopté une position plus conciliante lorsquʼil a fallu réélire Ursula von der Leyen comme présidente de la Commission. LʼItalie dépendait fortement des financements européens, un peu comme la Hongrie avec Victor Orbán. Finalement, Ursula von der Leyen a indiqué quʼen adoptant une attitude plus modérée, un soutien financier pourrait être apporté. LʼItalie en avait besoin et a donc infléchi sa position.
Cependant, au-delà du souhait des pays européens de réformer le système d’échange de quotas d’émission de carbone (ETS) pour renforcer la compétitivité industrielle européenne, il nʼy a rien de nouveau dans la ligne du gouvernement italien, qui demeure opposé au Green Deal.
Le ministre italien de lʼIndustrie, Adolfo Urso, estime que le système d’échange de quotas d’émission de carbone (ETS) constitue « une charge fiscale supplémentaire » qui nuit à la compétitivité. Le mécanisme actuel pénalise-t-il réellement lʼindustrie européenne face aux États-Unis et à la Chine ?
Adolfo Urso est, depuis longtemps, une figure engagée dans la politique italienne et un défenseur de lʼindustrie. Le titre exact de son ministère est dʼailleurs « ministre des entreprises et du Made in Italy », ce qui souligne la fierté attachée à la production nationale. En Italie, il nʼy a pas seulement Ferrari. Il existe également un vaste tissu dʼindustries mécaniques et manufacturières.
LʼItalie souffre considérablement de la situation actuelle sur le plan industriel. Cela est particulièrement visible à travers des exemples récents dans la presse, notamment avec Stellantis, issu de la fusion de Fiat / Chrysler et Peugeot, ce qui illustre lʼampleur des difficultés du pays.
Adolfo Urso se fait le porte-parole du gouvernement en affirmant quʼil est nécessaire de mettre un terme à cette situation et au système ETS. Ce qui est présenté sous des termes techniques, peut-être peu lisibles pour le grand public, nʼest rien dʼautre quʼune taxe carbone. Elle est dissimulée sous la forme dʼun marché du carbone, cʼest-à-dire un système dans lequel les entreprises doivent acheter ou vendre des quotas dʼémissions de CO₂, mais il sʼagit bien dʼune taxe carbone.
De plus, ce dispositif a engendré une bureaucratie chargée de gérer ces émissions, dont les acteurs sont rémunérés pour cette gestion. Ainsi, au-delà de la taxe carbone, une structure administrative supplémentaire a été créée, donnant lieu à lʼintervention dʼentreprises privées. Il aurait été difficile, au moment de son lancement, de présenter directement ce mécanisme comme une taxe carbone. Il a donc été introduit sous lʼappellation dʼ« Emission Trading Scheme », un système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne.
Il sʼagit dʼune nouvelle taxe sur lʼénergie ou sur les émissions carbone, dont lʼefficacité en matière de réduction des émissions est contestée. La diminution des émissions ne peut résulter que dʼune fermeture dʼindustries, ce qui conduit à des délocalisations.
Depuis cette critique italienne, dix pays de l’Union européenne, dont l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et la Pologne, ont à leur tour réclamé cette semaine une réforme du système d’échange de quotas d’émission de carbone (ETS) pour renforcer la compétitivité industrielle européenne. Si plusieurs États membres rejoignaient lʼItalie, cela pourraitil modifier lʼéquilibre concernant le Pacte vert européen, le Green Deal ? Une telle évolution permettrait-elle dʼorienter lʼUnion européenne vers des positions davantage favorables à lʼindustrie ?
LʼItalie a été le pays le plus courageux et a commencé à critiquer le système. Puis les autres membres de lʼUE ont suivi.
Adolfo Urso avait commencé à évoquer cette question au début du mois de février. Les discussions avaient débuté timidement, puis progressivement, dʼautres responsables ont suivi.
Le 11 février dernier, le Premier ministre belge Bart De Wever a réuni des industriels à Anvers afin dʼévoquer la situation de lʼindustrie. Cʼétait la troisième fois quʼune conférence similaire était organisée et rien nʼa changé. Lʼindustrie exprime ses inquiétudes, se plaint, une nouvelle conférence est organisée, Ursula von der Leyen intervient à chaque fois, et pourtant aucune évolution concrète nʼest constatée.
Friedrich Merz a également déclaré quʼil fallait abandonner le système dʼéchange de quotas. Cette prise de position a constitué une surprise, dʼautant plus quʼil appartient au même parti que Ursula von der Leyen. Toutefois, cette dernière a réaffirmé, lors du Conseil européen informel tenu en Belgique le 12 février, quʼil nʼétait pas question de revenir sur ce mécanisme.
A lʼéchelle de lʼUE par le passé, la doctrine écologique a progressivement envahi tous les espaces décisionnels au sein de la Commission, rendant toute divergence dʼopinion quasiment impossible. Cette infiltration sʼest opérée de manière systématique, notamment par un processus de cooptation, consolidant un consensus idéologique autour des politiques vertes.
Un exemple frappant de cette dynamique a été la nomination de Diederik Samsom, ancien militant actif de Greenpeace, au poste de chef de cabinet du vice-président de la Commission à lʼépoque, Frans Timmermans. Ce dernier était chargé du climat et a joué un rôle clé dans la mise en œuvre du Pacte vert européen.
Face à lʼETS et au marché carbone, plusieurs pays de lʼUE ont donc décidé de sʼorganiser. La ministre allemande de lʼÉconomie et de lʼIndustrie, Katherina Reiche, a réuni, à l’occasion du Conseil européen du 28 février, un groupe quʼelle a nommé « les Amis de lʼindustrie ». Elle a rassemblé treize États membres, dont la France, lʼItalie, lʼEspagne, lʼAllemagne, la Tchéquie et lʼAutriche, entre autres. Il y a une volonté affirmée de dire quʼil est désormais nécessaire dʼagir. Les discussions sont engagées, mais aucune conclusion nʼa encore été arrêtée, car il sʼagit dʼun véritable choc politique.
Il convient de rappeler que, quelques jours auparavant, le Parlement européen a approuvé la proposition de la Commission européenne visant à réduire les émissions de CO₂ de 90 % dʼici 2040. Parallèlement, les ministres de lʼIndustrie estiment quʼil faut cesser de poursuivre dans cette direction sans tenir compte des conséquences économiques.
La situation est critique. Ceux qui sont chargés de la gestion concrète considèrent quʼil est impossible de continuer à affaiblir lʼéconomie, tandis que dʼautres responsables politiques, notamment au Parlement européen, souhaitent encore renforcer les objectifs de réduction des émissions sans mesurer pleinement les contraintes engendrées.
Même la ministre autrichienne Elisabeth Zehetner estime quʼil est indispensable de revoir ce mécanisme et a soutenu la position italienne. Il existe donc un changement dʼattitude significatif au coeur des pays de lʼUE.
La réalité économique sʼimpose progressivement.
Une suspension du système ETS vous paraît-elle justifiée ? Quelles réformes seraient, selon vous, prioritaires pour éviter les effets pervers tout en conservant un prix efficace ?
Toute la question est là. Les ministres demeurent prudents. Ils ne souhaitent pas être perçus comme des pollueurs ou des climato-sceptiques. Certains affirment quʼil faut revoir le système ; dʼautres estiment quʼil conviendrait de lʼabandonner. Les positions évoluent et une solution finira par émerger.
Le contexte a changé et l’élan initial du Green Deal sʼest atténué. Entre 2019 et 2025, le Green Deal dominait lʼensemble du débat public. Il était présenté comme une nouvelle vision pour lʼEurope avec la promesse dʼun monde plus propre, dʼun modèle de société transformé, que le reste du monde suivrait. Peu osaient sʼy opposer.
Aujourdʼhui, certains considèrent que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes et parlent de lʼéchec du Green Deal. Il est également rappelé que des organisations comme Greenpeace ont exercé une influence importante dans lʼélaboration de ces orientations, notamment à travers la présence dʼanciens responsables de lʼorganisation auprès du commissaire chargé du Green Deal, Frans Timmermans. À lʼépoque, beaucoup pensaient que cette stratégie fonctionnerait et toute contestation était fortement critiquée. Je félicite Atlantico dʼavoir osé affirmer que la situation nʼétait pas aussi claire quʼon le prétendait. Avec prudence, il a été possible dʼexprimer les réserves nécessaires et de contester, dans une certaine mesure, les positions de Greenpeace.
Aux États-Unis, un juge fédéral a confirmé, le 27 février, la condamnation de Greenpeace à verser 345 millions de dollars pour les actions menées autour du Dakota Access Pipeline, lʼoléoduc destiné à transporter du pétrole du Dakota jusquʼen Louisiane. Lʼorganisation avait fait appel, mais la condamnation a été confirmée. Cela montre que le contexte évolue également à lʼégard de Greenpeace, certains estimant que ses actions nuisent à lʼéconomie.
Tout ce que nous avons évoqué concerne lʼindustrie. Toutefois, ce mécanisme entrera en vigueur lʼannée prochaine pour les citoyens. Nous paierons plus cher lʼensemble de notre consommation dʼénergie, quʼil sʼagisse de lʼautomobile ou du chauffage. Une taxe sʼappliquera. Or, personne ne défend véritablement les citoyens sur ce point. Il faut espérer que les responsables politiques comprendront quʼil ne sʼagit pas seulement de préserver lʼindustrie, mais également de protéger les citoyens européens.