Derrière la montée en puissance de lʼéolien offshore français se cache une réalité économique moins reluisante : une dépendance massive aux subventions publiques.
Atlantico : Les estimations suggèrent que près de 69 % des revenus de certains parcs éoliens offshore français, notamment à Saint-Brieuc, à Saint-Nazaire, à Fécamp, proviennent de subventions via le complément de rémunération. Considérez-vous que ce niveau de soutien public est structurellement nécessaire, ou révèle-t-il une faiblesse intrinsèque du modèle des parcs éoliens français ?
Samuel Furfari : Il est important de revenir aux racines du soutien aux éoliennes. En 2009, la première directive sur lʼobligation de production dʼénergie renouvelable a été adoptée. Il sʼagissait de la directive 2009/28, qui oblige les États membres à produire des énergies renouvelables et à leur accorder des subventions. Il est donc tout à fait légal dʼaccorder des subventions aux énergies renouvelables. Toutefois, cʼétait en 2009. Beaucoup dʼobservateurs et de responsables pensaient quʼavec le temps, cela deviendrait moins nécessaire, ce qui nʼa pas été le cas.
En 2018, cette directive a été renouvelée. La directive 2018/2001 a prolongé le dispositif en réaffirmant et en confortant la poursuite du financement des énergies renouvelables. Elle a de nouveau été reconduite en 2023 avec la directive 2023/2413. Cela revient à reconnaître que les énergies renouvelables ne sont pas compétitives. Si leur adoption doit être imposée, cʼest bien quʼelles ne sʼimposeraient pas dʼelles-mêmes.
Avec ces subventions, il y a un refus de voir en France que les énergies renouvelables ne sont pas économiquement soutenables. Leur adoption doit être encadrée et soutenue financièrement. LʼÉtat français continue dʼen attribuer sous de multiples formes en facilitant les installations, en obligeant les riverains à les accepter, en garantissant des prix, et en instaurant une priorité de distribution.
Dès 2009, la directive impose cette priorité dʼinjection sur le réseau. Lʼélectricité produite par les éoliennes et les panneaux solaires doit être acheminée en priorité, y compris lorsque cela entraîne des perturbations du système électrique. Une installation nucléaire qui fonctionne parfaitement doit donc ralentir pour laisser passer lʼélectricité issue des renouvelables. Cʼest une aberration et la preuve que tout cela se fait en dehors des réalités du marché.
Si les énergies renouvelables étaient réellement compétitives, il nʼy aurait pas besoin de leur accorder une priorité sur le réseau : le marché déciderait. Or, on arrête tout pour laisser passer lʼélectricité la plus chère, ce qui est paradoxal.
Pour 2025, les tarifs de référence atteignent 196 €/MWh à Saint-Brieuc, 172 €/MWh à Saint-Nazaire et 164 €/MWh à Fécamp, alors que les prix de marché mensuels oscillent entre 21,9 € et 112 € /MWh, selon les estimations de la CRE. Dans ces conditions, une large part des revenus provient mécaniquement du complément de rémunération. Peut-on encore parler dʼun modèle de marché ? Un modèle reposant majoritairement sur des subventions publiques peut-il être viable à long terme dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes en Europe ?
Tel est précisément le problème. La situation est surprenante. La France connaît des difficultés économiques, et malgré cela, elle continue de dépenser de lʼargent pour quelque chose dont elle nʼa pas besoin. La France est déjà décarbonée grâce au nucléaire et à lʼhydroélectricité.
Pourquoi faudrait-il encore décarboner davantage ? Cela paraît aberrant. Il est possible de justifier cette situation en affirmant que Bruxelles impose le développement des énergies renouvelables et que la France obéit.
Cependant, lʼEspagne, lorsque cela lʼarrange, sort du marché de lʼélectricité et ne suit pas toujours les directives de la Commission européenne.
Il y a donc lieu de sʼinterroger. Comment une telle situation peut-elle perdurer ? La question mérite dʼêtre posée.
Le fait que certaines heures de production se fassent à prix spot négatifs remet-il en cause, selon vous, la pertinence du développement massif de lʼéolien offshore et de son modèle économique ?
Concernant les prix négatifs, il faut comprendre quʼil nʼy a rien de gratuit dans le monde. Ce sont les citoyens qui paient la différence. Lorsque le réseau électrique incite les entreprises, qui sont de grandes consommatrices dʼélectricité, à consommer une électricité dont elles nʼauraient pas besoin en temps normal, afin de permettre aux éoliennes ou aux panneaux solaires de continuer à produire, quelquʼun doit en assumer le coût. Il sʼagit du contribuable ou du consommateur.
Ainsi, les prix négatifs nʼexistent pas réellement. Quelquʼun dʼautre paie à la place. Le pays est donc dans un système où, en raison de lʼintermittence et de la variabilité de lʼénergie, qui ne correspondent jamais parfaitement aux conditions de consommation, le réseau est de plus en plus souvent saturé, ce qui conduit à payer pour consommer. Cʼest une aberration totale, sans rapport avec le marché économique.
Comment comparez-vous le niveau de soutien public à lʼéolien offshore avec celui accordé historiquement à dʼautres filières énergétiques, notamment le nucléaire ou les énergies fossiles ? Nʼy a-t-il pas un double standard consistant à mettre davantage lʼaccent sur lʼéolien au détriment du nucléaire et des énergies fossiles en France ?
Les adversaires du nucléaire affirment souvent quʼil nʼy a pas de problème à financer les éoliennes, puisque lʼÉtat a historiquement financé le nucléaire. Cʼest exact, mais à lʼépoque, il nʼexistait pas de marché intérieur de lʼélectricité au niveau européen. Aujourdʼhui, dans le cadre de ce marché, il est en principe interdit dʼaccorder des subventions.
Nous avons donc changé de paradigme. Les États ne peuvent plus financer librement les projets énergétiques, sauf pour lʼéolien et le solaire. Par exemple, si une entreprise souhaite construire une centrale au charbon, il nʼest pas possible de lui accorder de financement public. En revanche, pour un parc éolien offshore, cela est autorisé. Il sʼagit donc dʼun double standard, fondé sur des choix idéologiques.
La République tchèque a décidé de construire une centrale nucléaire avec une entreprise coréenne. Immédiatement, la Commission européenne a ouvert une enquête afin de vérifier la légalité du projet et lʼabsence de subventions croisées. Pour le nucléaire, il y a des enquêtes pour sʼassurer quʼil nʼy a pas dʼaides publiques. En revanche, pour lʼéolien, les subventions sont autorisées, voire obligatoires. Il sʼagit bien dʼun deux poids, deux mesures.
Après plus de 15 ans de soutien public, on observe encore des écarts de plus de 100 €/MWh entre marché et tarifs garantis. Pensez-vous que les mécanismes comme le complément de rémunération faussent le marché de lʼélectricité, ou sont-ils un outil légitime pour accélérer la transition énergétique ?
Lorsque les énergies renouvelables ont été encouragées à partir de 2009, personne ne parlait encore réellement de transition énergétique. Lʼobjectif était avant tout lʼindépendance énergétique. Ce nʼest quʼaprès lʼAccord de Paris de 2015 que la notion de transition énergétique a pris de lʼimportance.
Affirmer aujourdʼhui que le développement des énergies renouvelables sʼinscrit dans cette transition constitue donc, en partie, une réécriture de lʼhistoire. À lʼorigine, il sʼagissait dʼaméliorer la sécurité dʼapprovisionnement, mais cela ne lʼaméliore pas. La seule justification restante est la décarbonation.
Dʼailleurs, je rappelle que la promotion des énergies alternatives remonte à la première crise pétrolière de 1972; ce qui signifie quʼil y a 53 ans que lʼon promeut des énergies renouvelables.
Or, la France est déjà largement décarbonée grâce à lʼhydroélectricité et au nucléaire. Dans ce contexte, quel est lʼintérêt de développer davantage les énergies renouvelables ? Cʼest là que réside lʼincohérence. Si lʼobjectif est réellement de réduire les émissions de CO₂, il faudrait plutôt concentrer les efforts sur des pays comme lʼAllemagne ou la Pologne.
Les revenus des parcs éoliens ne sont-ils pas relativement faibles par rapport à ceux que pourraient générer dʼautres sources dʼénergie ? Ne constate-t-on pas, au final, un écart entre les espoirs suscités par ces projets et des résultats jugés décevants sur le plan économique et financier ?
Oui, les parcs éoliens sont assez décevants. Dans lʼUnion européenne, malgré les milliards dépensés, lʼénergie éolienne représente environ 3 % de lʼénergie primaire, et le solaire 2 %. Après des décennies de promotion des énergies renouvelables, un résultat aussi médiocre devrait interroger les responsables politiques et conduire à se demander sʼil vaut réellement la peine de continuer à investir autant pour un résultat aussi limité.
Il est également surprenant de constater une forme dʼaveuglement face aux éoliennes. Il y a une opposition dʼune partie de la population, notamment sur terre, ainsi que chez les marins pour les éoliennes en mer, qui refusent des installations susceptibles de perturber la pêche et la navigation. Les inconvénients sont nombreux, ce qui amène à sʼinterroger sur les raisons dʼun tel maintien de cette politique dans la durée.
Concernant les directives de 2009, 2018 et 2023, une question se pose. Comment expliquer quʼaprès environ 17 ans, il soit encore nécessaire de financer les énergies renouvelables ? On pourrait penser quʼaprès quelques années, une évaluation permettrait de tirer des conclusions. Or, il y a une continuité sans véritable remise en question, ni analyse approfondie.
Il faut également souligner que les États ont accepté cette situation. Si certains dirigeants, comme Emmanuel Macron, sʼy étaient opposés, la directive de 2023 nʼaurait peut-être pas été prolongée. Dʼautres pays auraient pu suivre cette position. Les États membres partagent donc la responsabilité avec la Commission européenne.
Les financements et les subventions ne masquent-ils pas le coût des éoliennes ?
Il convient dʼêtre précis. La production dʼélectricité par une éolienne présente un coût marginal faible : le kilowattheure produit par une éolienne ou un panneau solaire est peu coûteux au point de production. Cʼest pourquoi il est souvent affirmé que cette électricité est bon marché, ce qui est vrai à lʼéchelle de lʼinstallation elle-même.
Cependant, cette électricité est variable et intermittente, ce qui perturbe le réseau électrique. Elle oblige des installations économiquement rentables, comme les centrales au gaz ou au charbon dans certains pays, ainsi que le nucléaire et lʼhydraulique en France, à réduire ou interrompre leur production en raison de la priorité de dispatching.
Cela engendre des coûts importants. Une électricité peu coûteuse au point de production peut déséquilibrer lʼensemble du système, nécessitant des ajustements et générant des coûts supplémentaires. En conséquence, le prix final de lʼélectricité pour le consommateur reste élevé, en partie en raison de ces contraintes liées aux énergies renouvelables.
Par ailleurs, il est paradoxal que les fournisseurs proposent des offres dʼélectricité « verte », permettant aux consommateurs de choisir des électrons issus de sources renouvelables, alors quʼil nʼexiste pas dʼoffre équivalente pour une électricité exclusivement nucléaire. Cela illustre des biais qui influencent le fonctionnement global du système.
Ainsi, il est inexact de dire que ces énergies renouvelables sont globalement bon marché, puisque le coût pour le consommateur final augmente en raison de lʼintermittence et des contraintes quʼelles imposent au réseau.
Les infrastructures sont également déterminantes. Les éoliennes, y compris en mer, sont dispersées géographiquement. Cela nécessite le déploiement de nombreux câbles électriques pour les relier au réseau. De même, les installations individuelles, comme les panneaux solaires, exigent des raccordements spécifiques.
Ces infrastructures reposent sur des câbles de forte capacité, souvent coûteux. De plus, les lignes aériennes étant souvent contestées, leur enfouissement est privilégié, ce qui augmente encore les coûts. Ainsi, des énergies présentées comme peu coûteuses impliquent en réalité des investissements considérables dans le réseau électrique.
Ces investissements ne sont pas directement supportés par les producteurs dʼénergies renouvelables. Ils sont pris en charge par lʼÉtat, et donc, in fine, par lʼensemble des consommateurs. Cela représente des montants très importants. Plus le développement de ces énergies progresse, plus les besoins en infrastructures augmentent, ce qui entraîne une hausse continue des coûts du réseau électrique.
Nous ne sommes probablement quʼau début de cette dynamique, car le développement futur nécessitera encore davantage dʼinvestissements pour adapter le réseau.
Ces dérives concernant les revenus et le financement des parcs éoliens sont-elles similaires dans dʼautres pays européens, comme en Allemagne ou en Belgique ?
Cela concerne effectivement de nombreux pays. En Belgique, par exemple, un débat important est en cours autour de la « boucle du Hainaut ». Le Hainaut est une province belge. Des projets dʼéoliennes en mer sont prévus dans la mer du Nord, à lʼEst de la Manche, en direction de lʼAllemagne. Pour acheminer cette électricité, il est nécessaire de traverser le Hainaut et de construire une nouvelle ligne électrique en Belgique, en Flandre comme en Wallonie.
Ce projet suscite une forte opposition de la population, notamment en raison des lignes aériennes, perçues comme imposées pour répondre aux besoins des producteurs dʼénergie éolienne offshore, mais aussi à ceux de lʼAllemagne, qui souhaite importer de lʼélectricité « verte ».
En Allemagne, la problématique est similaire. La production offshore se situe principalement en mer Baltique, tandis que les grands centres de consommation se trouvent dans le Sud du pays, où étaient auparavant implantées des centrales, notamment nucléaires. Il est donc nécessaire de transporter lʼélectricité sur de longues distances, ce qui implique la construction de nouvelles lignes à haute tension.
Or, ces projets rencontrent également une opposition locale. Lʼalternative consiste à enterrer les lignes, ce qui engendre des coûts très élevés. De ce fait, de nombreux projets sont bloqués. Ce phénomène se retrouve ailleurs. Produire de lʼélectricité via des éoliennes ou des panneaux solaires ne suffit pas, encore faut-il disposer des infrastructures nécessaires pour lʼacheminer.
Pensez-vous quʼil puisse y avoir une prise de conscience concernant le modèle économique des éoliennes ? Et comment pourrait-on mieux intégrer ces installations afin de réduire leurs coûts ?
Rien nʼest figé. Les choses évoluent. Certains responsables politiques allemands, comme Friedrich Merz et Ursula von der Leyen, viennent enfin de reconnaître que lʼarrêt du nucléaire constituait une erreur, ce qui aurait été difficilement imaginable il y a quelques années. Cela ne signifie pas nécessairement un retour au nucléaire, mais traduit une évolution des positions.
La ministre de lʼÉnergie sʼinterroge également sur la politique énergétique menée. Cela montre que, tôt ou tard, la réalité économique sʼimpose. Elle finira également par sʼimposer aux énergies renouvelables. Cependant, il existe aujourdʼhui des intérêts économiques considérables autour de ce secteur, avec une industrie structurée et un lobbying important, présent sur lʼensemble de lʼéchiquier politique. Ce lobbying contribue à maintenir le système en place.
Néanmoins, à terme, les coûts deviendront difficiles à supporter. Un autre facteur déterminant concerne la stabilité du réseau électrique : de nombreux spécialistes estiment quʼun réseau ne peut pas supporter plus de 25 à 30 % dʼénergies intermittentes sans risques importants.
Au-delà de ce seuil, les risques de perturbations augmentent fortement, pouvant aller jusquʼà des black-outs. Un incident majeur sʼest dʼailleurs produit récemment en Espagne. La question de lʼintermittence et de la variabilité des énergies renouvelables est régulièrement soulevée par les experts.
À terme, il deviendra difficile de nier ces limites. Il faudra reconnaître quʼun développement excessif de ces énergies peut fragiliser le réseau électrique et entraîner des conséquences graves.
Il est donc probable quʼune réorientation sʼopère. Toutefois, cela dépendra également des évolutions politiques. Les responsables ayant soutenu ce modèle devront être remplacés pour permettre un changement de cap.
Par ailleurs, il convient de rappeler que ces politiques ont initialement été mises en place pour expérimenter un modèle. Mais après près de 17 ans, si les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, il devient nécessaire dʼen tirer les conséquences. Aujourdʼhui, certains estiment quʼil faut reconnaître les limites du système. Dʼautres considèrent quʼil bénéficie à certains acteurs économiques.