(Initialement publié dans Atlantico du 3/5/26)
La promesse du pétrole vert, permettant de transformer le CO₂ en carburant grâce à des micro-algues, séduit à l’heure de la transition énergétique. Entre espoir technologique et mirage énergétique, le débat renvoie aux limites physiques, économiques et politiques des alternatives aux énergies fossiles.
Atlantico : La société Syklea promet une révolution avec la transformation en carburant des rejets de dioxyde de carbone (CO₂) grâce à l’utilisation de micro-algues. L’entreprise va collaborer avec un futur centre de données dans le New Jersey. La transformation du CO₂ en hydrocarbures via des micro-algues vous paraît-elle scientifiquement et industriellement crédible à grande échelle, ou reste-t-on dans une promesse de laboratoire difficile à industrialiser ?
Samuel Furfari : Ce n’est pas la première fois que cette solution est évoquée.Au début des années 1980, en réaction au choc pétrolier de 1979, les algues faisaient partie de la panoplie des solutions pour remplacer le pétrole. Ce processus n’a absolument rien de neuf. Chaque fois qu’il y a un soubresaut en matière d’énergie, les mêmes théories du passé qui n’ont pas donné de résultats et qui ne donneront jamais de résultats sont réexploitées.
Le CO₂ est le pot d’échappement de la vie. Pour transformer ce CO₂ en énergie, il faut lui restituer la même énergie qu’il a donnée lorsqu’il a été produit. C’est la loi de Gibbs. On ne peut rien créer à partir d’un pot d’échappement. Pour qu’il redevienne une source d’énergie, il faut lui fournirla même énergie qu’il a fournie au moment de la production du CO₂.
Les algues vont prendre l’énergie solaire. Les photons du soleil constituent une forme d’énergie, mais tout cela est extrêmement lent. Cette technologie du pétrole vert repose sur des processus d’une lenteur liée à la biologie. Les processus biologiques sont lents et donc incompatibles avec les processus industriels. Il n’y a pas que la phase de faisabilité thermodynamique : il y a aussi la cinétique chimique qui entre en jeu, et tout cela fait que ces théories ne fonctionnent pas.
Le grand groupe pétrolier ExxonMobil a investi des milliards dans ce domaine. Dans mon livre « Energie Mensonges d’État », j’ai illustré ce chapitre avec une photo que j’ai prise dans l’aéroport de Bruxelles, où il y avait un grand panneau d’ExxonMobil expliquant que l’entreprise allait produire des biocarburants à partir des algues. Il y a deux ans, ils ont dû admettre qu’il était temps d’arrêter cette utopie. Si ExxonMobil, avec sa force de frappe, a arrêté ses efforts dans ce domaine, je ne vois pas comment cette petite entreprise en France pourrait faire mieux.
La recherche est toujours utile et précieuse mais le problème est que, dans le domaine de l’énergie, la moindre recherche est toujours présentée comme une solution d’avenir pour se passer du pétrole.
En réalité, le pétrole est détesté en France. Regardez les attaques contre Total-Energies parce que l’entreprise a gagné de l’argent. Tout est bon pour maintenir cette détestation du pétrole, y compris faire rêver avec des algues ou des micro-algues.
Transformer du CO₂ en carburant revient à le réémettre lors de la combustion : peut-on vraiment considérer cela comme une solution au changement climatique, ou est-ce simplement un recyclage temporaire du carbone ?
C’est, en quelque sorte, la réinvention du mouvement perpétuel, où l’on fait croire que l’on produit du CO₂ qui va donner des carburants, et que ces carburants vont à leur tour produire du CO₂. Tout cela grâce aux photons de la lumière du soleil, qui fournissent l’énergie extérieure. C’est un processus qui laisse penser que l’on peut se passer de l’énergie fossile, voire même de l’énergie renouvelable des éoliennes et panneaux solaires. Le mécanisme est tout simplement utopique. Je répète que c’est incompatible avec la cinétique chimique des processus industriels.
Le pétrole vert, représente-t-il un espoir ou un mirage ? Y a-t-il des pays enEurope qui sont en avance dans ces technologies et qui ont vraiment porté leurs fruits ?
Il n’y a personne en Europe qui soit à l’avant-garde dans ce domaine. Ceux qui ont été à l’avant-garde sont les États-Unis, et pas seulement ExxonMobil. Ils ont beaucoup investi dans ce domaine, notamment grâce à des financements publics. Mais tous ces projets échouent les uns après les autres, y compris en Europe. Les pays de l’UE investissent surtout dans les éoliennes et le solaire, et beaucoup moins dans les biocarburants.
La théorie des biocarburants est tombée en désuétude vers 2015-2016,lorsque, sans véritable communication, la Commission européenne a revu àla baisse les objectifs fixés en 2009. La directive de l’époque prévoyait que 10% des carburants soient des biocarburants avant 2020. Puisque cela ne fonctionnait pas, ces objectifs ont été revus à la baisse à deux reprises, sans réelle publicité.
Les biocarburants ne fonctionnent pas, même au Brésil. La production d’éthanol à partir de la canne à sucre n’est pas non plus une solution satisfaisante. Il faut revenir à une réalité plus dure. Personne n’a de solution pour se passer du pétrole.
Il faut comprendre que ce n’est pas à cause du changement climatique que l’on a cherché des alternatives au pétrole, mais bel et bien à la suite des chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui ont fortement déstabilisé le monde occidental.Les dirigeants ont considéré qu’il n’était pas possible de continuer à dépendre du pétrole. Cela fait donc plus de 50 ans que l’on cherche des solutions, sans succès notable.
La chimie et la physique n’obéissent pas aux décisions politiques. C’est une réalité difficile à admettre, mais on continue à faire croire que l’on pourra contourner les lois de la chimie et de la physique industrielle, alors que cela fait un demi-siècle que l’on cherche sans résultat.
Ce pétrole vert est-il compétitif face aux énergies fossiles ou renouvelables? N’est-ce pas quelque peu illusoire ?
Malheureusement, oui, c’est illusoire. Si cela était économiquement viable,cette technologie aurait dû parvenir à s’imposer depuis longtemps. Le problème est économique, et non chimique. Techniquement, c’est faisable.Les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont produit des carburants synthétiques. Cela est donc possible du point de vue chimique, mais cela n’a aucun sens du point de vue économique. C’est pourquoi ces projets finiront par échouer. On apprendra un jour que cette entreprise aura échoué. Non seulement de l’argent public aura été gaspillé, mais cela aura surtout donné l’illusion qu’une solution était possible.
La crise énergétique et internationale en lien avec la guerre en Iran pourrait-elle conduire certains pays européens à tenter malgré tout l’expérience du pétrole vert, compte tenu de la compétition internationale en matière d’énergie. Ce pétrole vert peut-il constituer une solution parmi d’autres face à un éventuel choc énergétique, en cas de crise prolongée en Iran ?
Il n’y aura pas de choc énergétique durable. Le détroit d’Ormuz a été partiellement fermé par l’Iran, parce que ce pays est aux abois et n’avait pas d’autre solution que de refuser l’application de la liberté de navigation qu’offre le droit de la mer. La convention de Montego Bay prévoit la libre navigation sur tous les espaces maritimes, et l’Iran, acculé et sans autre possibilité de se défendre, ne respecte plus ce droit et se comporte comme un pirate. Il s’agit d’un acte de piraterie. Les USA ont répondu à cet acte de piraterie par un autre acte mais pour défendre les pays du Golfe Persique.
Nous ne sommes pas face à une crise pétrolière. Avant cette guerre en Iran,le pétrole était à un niveau de prix historiquement bas, oscillant entre 65 et68 dollars le baril, ce qui est très faible. Cela s’explique par des fondamentaux solides : il y a énormément de pétrole dans le monde. La sortie des Émirats arabes unis de l’OPEP en est d’ailleurs une illustration,puisque ce pays souhaite produire davantage pour augmenter ses revenus. Il est donc trompeur de faire croire que la fermeture ou le blocage partiel du détroit d’Ormuz par l’Iran entraînera une crise énergétique qui justifierait la production de pétrole vert.
Tout cela relève de la pure fantaisie. Il n’y a aucune raison d’affirmer que l’on va produire du pétrole vert. Il y a suffisamment de pétrole dans le monde pour ne pas recourir à des utopies comme le pétrole synthétique. C’est ce qui est le plus difficile à admettre.
En France, on rejette fortement le pétrole, au point de vouloir faire croire à l’existence d’une crise pétrolière qui justifierait la production de pétrole vert.C’est aussi la raison du matraquage sur le prix du pétrole, alors que l’on a vécu des périodes de plusieurs années avec des prix du pétrole semblables sans qu’on s’en plaigne. Or, c’est exactement l’inverse. C’est parce qu’il y a une abondance de pétrole et que le monde ne peut pas s’en passer que l’Iran abloqué le détroit d’Ormuz. Penser que l’on pourrait produire du pétrole vert en réponse à cette situation est irréaliste. D’autant plus que ce type de solution nécessiterait des décennies de mise en œuvre, alors que la crise liée à l’Iran se joue à l’échelle de quelques semaines ou mois. Une telle utopie ne peut pas durer.
Il est regrettable que certains responsables politiques ou journalistes, opposés au pétrole, avancent l’idée que l’on trouvera rapidement des solutions pour se passer du pétrole. Cela va à l’encontre de la logique même de la crise actuelle.
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Samuel Furfari a publié « Energie, mensonges d’Etat La destruction organisée de la compétitivité de l’UE » aux éditions de L’Artilleur