Burnham, le Premier ministre britannique qui voulait refaire du Royaume-Uni une puissance énergétique

86 % du mix énergétique mondial reste fossile, et les énergies fossiles croissent 60 % plus vite que les renouvelables : pour l’expert en énergie Samuel Furfari, le Premier ministre britannique Andy Burnham n’a pas trahi ses convictions en relançant les forages en mer du Nord — il a simplement regardé les chiffres en face, là où l’Union européenne continue de détourner le regard.

Ce qu’il faut en retenir :

  • Le premier ministre britannique, à peine nommé, renverse la table et déclare un plan de forage et de recherche d’énergies fossiles en Mer du Nord, contre l’avis de son propre secrétaire d’Etat à l’Energie, Ed Miliband.

  • Sans jamais évoquer les accords de Paris, il impose une vision forte, appuyé par les syndicats et les compagnies pétrolières, afin de sortir de la dépendance énergétique.

  • La question qui reste en suspens, c’est le financement de cette ambition, qui pourrait nécessiter des taxations plus importantes sur les produits raffinés.

 

Quel est votre analyse sur les déclarations récentes du Premier ministre britannique, un travailliste, qui a décidé, à la surprise générale, de relancer une politique de forage en mer du Nord — donc de recherche d’énergies fossiles — alors que son propre ministre de l’Écologie est au contraire un défenseur des énergies renouvelables.

Samuel Furfari : D’abord, je suis surpris, mais c’est de l’ordre du possible : un Premier ministre britannique dirige, il fait ce qu’il veut, et il en tire les conséquences pour son pays. S’il l’a fait, cela signifie qu’il a compris que l’avenir passe par les énergies fossiles. C’est tellement évident que cela ne dépend pas d’un choix idéologique mais de la réalité des chiffres. J’ai analysé les dernières statistiques : dans le monde, les énergies fossiles représentent 86 % du mix énergétique, contre 3 % pour le solaire et l’éolien. On progresse, certes, et ces progrès permettent aux renouvelables de croître. Mais les énergies fossiles croissent, elles, environ 60 % plus vite que les renouvelables.

C’est pour cela que je parle d’addition et non de transition. Il n’y a pas de transition écologique : il y a une addition. Les énergies renouvelables s’ajoutent aux énergies fossiles, mais aujourd’hui ce sont ces dernières qui croissent le plus. On ne peut plus ignorer cette réalité — comme continue pourtant de le faire Emmanuel Macron.

Ce qui est d’ailleurs cocasse, c’est que les chiffres que tout le monde reconnaît sont ceux de l’Energy Institute, basé à Oxford, au Royaume-Uni. Les Britanniques savent donc parfaitement que les énergies fossiles ne cessent de croître. Et si une crise éclate au détroit d’Ormuz, ce n’est pas faute d’éoliennes : c’est parce qu’on ne sait toujours pas se passer de pétrole. Certains écologistes persistent à dire que davantage d’éoliennes et de panneaux solaires auraient évité la crise d’Ormuz, mais c’est absurde : par le détroit d’Ormuz transitent des molécules, pas des électrons. Les éoliennes et le solaire produisent des électrons ; produire plus d’électrons ne change rien au transport des molécules.

Le Royaume-Uni a donc fini par comprendre qu’il ne pouvait pas se passer de pétrole, d’autant qu’il est aujourd’hui contraint d’en importer, alors qu’il dispose lui-même d’un potentiel en mer. C’est précisément là l’erreur : ce n’est pas parce qu’on cesse de produire chez soi que la consommation de pétrole ou de gaz disparaît. Le gouvernement britannique précédent pensait qu’en ne produisant plus sur son sol, il ferait baisser la consommation — mais ce n’est pas vrai, les gens continuent de consommer. Ce nouveau Premier ministre a compris qu’il fallait sortir de cette fiction.

Les voitures électriques, c’est bien beau, mais ce n’est pas cela qui fera fonctionner le Royaume-Uni ni ses avions. Le vrai problème, c’est le kérosène : l’aviation en dépend entièrement. En France en particulier, on a fermé des capacités de raffinage, sous la pression d’un courant qui n’aime pas les hydrocarbures, et on est donc contraint d’importer du kérosène — d’autant que certains fournisseurs, sous la menace de frappes, hésitent désormais à exporter. On est coincé, parce qu’on a tout raté en matière de politique énergétique.

Autre point important : la géologie de la mer du Nord n’a pas changé, elle est toujours la même. Ce qui a changé, c’est la réalité économique. Ce Premier ministre a simplement été plus lucide que d’autres : il a compris qu’un pays a intérêt à produire sa propre énergie. Ce qui nous ramène, par contraste, au grand paradoxe français, qui interdit toute exploration au large de la Guyane. Or, tout autour, on produit du pétrole : au Venezuela, au Guyana, au Suriname, au Brésil. Entre le Suriname et le Brésil, il y a justement la Guyane française — et là, on ne sait même pas ce qu’il pourrait y avoir dans le sous-sol, faute d’avoir cherché. Un jour ou l’autre, il y aura en France un Premier ministre ou un président qui fera comme ce Premier ministre britannique, Andy Burnham. C’est ce que j’attends : quand est-ce que la France fera comme lui ?

Concernant l’accord de Paris, on a remarqué que ce Premier ministre est resté très discret sur le sujet, comme s’il marchait sur des œufs, sans jamais parler ouvertement de reniement de l’accord. Il existe par ailleurs un rapport de force interne, entre les syndicats et les industriels d’un côté, et le ministre Miliband de l’autre, qui défend ouvertement l’énergie verte. Comment pensez-vous qu’il puisse se frayer un chemin dans cette tension ?

Réponse : Il suffit de dire la vérité — ce que les politiques n’aiment pas faire. Je suis actuellement dans un congrès en Sicile, où les intervenants politiques se contentent de répéter des banalités sans aucun sens physique, mais qu’ils aiment répéter ; cela contraste avec les propos des experts. C’est la même chose avec l’accord de Paris. Ce n’est pas un traité, parce que sinon les États-Unis n’auraient pas pu s’en retirer aussi facilement. J’appelle cela le « désaccord de Paris », parce qu’il n’y a en réalité aucun accord contraignant : chacun fait ce qu’il veut, un peu comme dans une auberge espagnole.

Si l’Angleterre a aujourd’hui compris qu’il fallait revoir sa position, c’est pour la même raison que ce que je disais tout à l’heure au sujet de ce congrès. Pourquoi revoir cette position ? Parce que depuis le désaccord de Paris, sur dix ans, les émissions de CO2 dans l’UE ont diminué de 554 millions de tonnes. Ce n’est pas rien. Mais dans le même temps, elles ont augmenté de 3 008 millions de tonnes dans le reste du monde. Autrement dit, chaque fois que l’UE réduit ses émissions d’une tonne, le monde en émet 5,5 de plus. Et nous, nous payons très cher pour réduire une tonne — via des subventions —, tandis que le reste du monde paie son énergie à bas coût pour en émettre 5,5 fois plus. Un jour ou l’autre, les responsables politiques diront que cela suffit. Ce n’est pas nouveau, cela dure depuis longtemps.

Pire encore : l’accord de Paris s’inscrit dans le prolongement de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée en 1992. Depuis, les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 67 %. En trente ans, +67 % : il serait temps que les dirigeants du monde se disent que quelque chose ne fonctionne pas. On ne peut pas continuer indéfiniment à se contenter de dire qu’on va continuer à réfléchir — il est temps de vraiment réfléchir, puisque nos émissions ne cessent d’augmenter.

C’est ce qu’a compris ce nouveau Premier ministre, qui a choisi de le dire prudemment, sans aller aussi loin que moi dans le propos. Cela dit, ce n’est pas parce que les émissions de CO2 pourraient être davantage maîtrisées au Royaume-Uni qu’il va abandonner du jour au lendemain la voiture ou l’avion. On ne va pas simplement déplacer les émissions hors du territoire britannique : il est logique de vouloir les traiter sur son propre sol.

Une précision utile : c’est grâce à l’Union européenne que l’exploitation de la mer du Nord a été rendue possible dans les années 1970s. On pourrait croire que c’était impossible, mais c’est bien la Commission européenne qui a financé les programmes de recherche ayant permis d’exploiter la mer du Nord. Lors des chocs pétroliers, l’Europe s’est retrouvée démunie, sans rien. C’est l’UE qui a fait l’effort de développer cette technologie pour sortir de ce piège. Aujourd’hui, l’UE s’est convertie au climatisme et n’ose même plus rappeler que c’est elle qui a développé ces technologies.

Dans un avenir proche, si tous les pays concernés s’y mettent, la mer du Nord pourrait redevenir une source pérenne d’énergie fossile. Personne ne sait précisément combien on pourra encore y produire : on ne connaît les réserves réelles qu’une fois les forages réalisés, et les forages coûtent des millions. Il faut donc être patient. Les compagnies investissent des millions dans l’espoir de trouver des gisements ; quand elles en trouvent, elles récupèrent leur mise, et parfois elles ne trouvent rien. C’est ainsi que fonctionne cette industrie. Le Royaume-Uni peut recommencer à jouer ce jeu-là — à condition aussi de revoir sa fiscalité : les compagnies n’investissent pas si la taxation ne cesse d’augmenter, y compris sous les gouvernements conservateurs. Si le Premier ministre veut leur faire plaisir en rouvrant la mer du Nord, encore faut-il ne pas le leur reprendre par la fiscalité. Il y a énormément d’endroits dans le monde où investir : si on impose trop de contraintes réglementaires aux compagnies, elles s’en vont ailleurs.

Comment voyez-vous l’avenir de la souveraineté énergétique européenne, notamment avec les plans annoncés de réindustrialisation ? Est-ce que ce sont de simples effets de manche ?

Non, l’UE y croit vraiment. Mme Von der Leyen est convaincue d’avoir raison. Nous sommes tous très convaincus de nos positions respectives, mais ce n’est pas parce qu’on est convaincu qu’on a raison. Et sur ce sujet, l’UE a largement tort par rapport à ce qui se passe réellement dans le monde — c’est précisément ce qu’elle refuse de voir. L’UE est la seule à réduire ses émissions de CO2 et la seule à vouloir tout faire reposer sur l’éolien et le solaire. Partout ailleurs, on continue de prospecter et de produire.

Je viens d’écrire un livre sur la géopolitique de l’Azerbaïdjan et d’une Eurasie en recomposition. On y voit un développement fulgurant de la production pétrolière et gazière en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, au Turkménistan, en Ouzbékistan. Savez-vous qu’Israël est devenu exportateur de gaz ? Israël exporte du gaz vers l’Égypte et la Jordanie — qui aurait imaginé cela il y a dix ans ? C’est précisément cette réalité du monde des énergies fossiles que l’UE refuse de voir. Je ne parle même pas du charbon, où la situation est plus su encore, mais le pétrole et le gaz sont en plein développement partout dans le monde.

Au Sénégal et en Mauritanie, un grand projet gazier offshore a vu le jour : deux pays qui n’avaient pas d’hydrocarbures en produisent désormais et les exportent. On observe la même chose en Côte d’Ivoire, la même chose au Mozambique. C’est partout que se joue cette révolution du pétrole et du gaz — et l’UE continue de dire non. Le Royaume-Uni, lui, n’est plus membre de l’Union européenne, et cela me fait plaisir qu’un gouvernement européen — au sens large — commence enfin à le reconnaître. Il ne faut pas oublier non plus la Norvège, qui a gagné à la loterie de la géologie et qui, elle non plus, ne cesse de prospecter et de forer.

C’est aberrant que l’UE reste dans le déni. J’attends le jour où Mme Von der Leyen reprendra le discours de M. Burnham. Le 17 mai 2024, elle a pourtant déclaré que le pétrole était obsolète. Apparemment, Andy Burnham ne l’a pas crue sur parole…

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2 réponses

  1. «  » » »Les éoliennes et le solaire produisent des électrons ; produire plus d’électrons ne change rien au transport des molécules. » » » » »
    Dans peu de temps , quand les fossiles coûteront trop chers , les électrons qu’elles produisent fabriqueront des molécules qui continueront à voyager à travers le détroit d’Ormuz

  2. Je suis d’accord avec cet article; Le mieux serait que Mme Von der Leyen prenne sa retraite. En espérant que M. Macron ne se recyclera pas à sa place. On devrait reprendre du champ par rapport à l’Europe, là ce n’est plus possible.

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