(Initialement publié dans Atlantico)
Dans La vérité sur les COP – Trente ans dʼillusions, Samuel Furfari décrit des sommets largement scénarisés, où le travail réel se joue en amont, loin des caméras. Derrière les déclarations ambitieuses, les négociations butent sur un dilemme constant : concilier impératifs climatiques et croissance économique.
Atlantico : Vous avez publié “La vérité sur les COP Trente ans d’illusions” aux éditions de LʼArtilleur. Au regard de vos travaux sur les COP, que se passe-t-il réellement dans les coulisses de ces grandes conférences que le grand public ne voit pas ? Existe-t-il des rapports de force, des négociations déterminantes et un rôle concret des délégations européennes dans lʼorientation des politiques énergétiques ? Quels sont les ressorts cachés de ces grandes réunions des COP que vous avez pu explorer ?
Samuel Furfari : Il est important de rappeler que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée à Rio de Janeiro en 1992, impose à ses Etats signataires, les parties en anglais, de se réunir au moins une fois par an. Ces rencontres ont donc débuté rapidement, au niveau des experts, afin de débattre des enjeux climatiques. Les premières COP étaient organisées exclusivement entre experts, mais étaient précédées de nombreuses réunions préparatoires. Lorsque survient la COP 1 ― à Berlin sous la présidence de Angela Merkel ― , les délégations se sont déjà réunies à cinq ou six reprises. Des experts représentant lʼensemble des Parties discutent en amont du contenu à soumettre à la conférence. Un travail préparatoire considérable est ainsi réalisé, permettant dʼaboutir à une réunion plénière dʼenvergure.
Au cours de ces travaux préparatoires, chaque délégation cherche à faire valoir ses positions et ses priorités. Les textes se couvrent de parenthèses carrées, reflet des désaccords persistants, jusquʼà lʼélaboration dʼun document susceptible dʼêtre présenté à la COP. La conférence elle-même sʼétend sur quinze jours. Les discussions sʼy intensifient afin dʼaboutir à un texte final, adopté à lʼissue des négociations. Ces « conclusions », généralement une dizaine de pages, précisent les orientations retenues et les modalités de leur mise en œuvre.
Chaque COP semble suivre un scénario immuable : dramatisation médiatique, annonces dʼengagements ambitieux, puis résultats jugés limités. Comment expliquer ce décalage récurrent depuis lʼorigine de ces sommets ? Est-il lié aux limites du pouvoir politique ou à des ambitions excessives ?
Il est éclairant dʼobserver ce qui sʼest produit lors de la COP 3, à Kyoto. À cette époque, seuls les ministres de lʼEnvironnement étaient présents, sans chefs dʼÉtat. Avec leurs experts, ils ont négocié et adopté le Protocole de Kyoto. Or ce protocole impliquait, en réalité, une forme de décroissance. Lorsque les chefs dʼÉtat ont pris la mesure des engagements souscrits, ils ont exprimé des réserves : un ministre de lʼEnvironnement ne peut engager son pays sur des orientations qui relèvent de choix économiques structurants. La décision en matière de croissance ne relève pas de sa seule compétence. À partir de la COP 3, un coup dʼarrêt sʼest ainsi manifesté : il ne sʼagissait plus uniquement de réduire les émissions de CO₂, mais dʼintégrer les conséquences économiques de ces décisions.
Dès lors, dʼautres considérations sont entrées en jeu. Lors de la COP 15, à Copenhague, de nombreux chefs dʼÉtat étaient présents : Barack Obama, Nicolas Sarkozy, Gordon Brown, Angela Merkel, ainsi que le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Confrontés aux recommandations répétées des ministres de lʼEnvironnement et des experts, qui plaidaient depuis quinze ans pour une réduction des émissions, ils ont dû mesurer la portée concrète de ces orientations. Réduire les émissions signifiait, dans leur lecture, freiner la croissance économique.
Cʼest dans cette tension permanente entre impératifs climatiques et contraintes économiques que sʼexplique en grande partie le décalage observé entre les ambitions affichées et les résultats effectivement obtenus.
Les négociations à Copenhague ont rapidement atteint leurs limites : les chefs dʼÉtat ont refusé de compromettre la croissance économique, ce qui a conduit à un échec retentissant de la conférence. Le différend fut si marqué que le Danemark, pays hôte, a changé son négociateur en chef en cours de conférence, demandant à la ministre de lʼEnvironnement de se retirer. La divergence entre les objectifs des chefs dʼÉtat et ceux des écologistes était manifeste.
Personne ne souhaite produire du CO₂ par principe. Les gouvernements cherchent avant tout à créer de la richesse, de lʼemploi et du bien-être pour leurs populations, et pour cela, lʼénergie est indispensable. À Copenhague, comme encore aujourdʼhui, près de 90 % de lʼénergie émet du CO₂. Réduire ces émissions revient donc à freiner lʼactivité économique et le développement. Malgré la médiatisation et les campagnes symboliques, la réalité impose des limites.
Les émissions mondiales de CO₂ ont augmenté dʼenviron 65 % depuis 1992. Est-ce la preuve de lʼinefficacité structurelle des COP ou dʼune impossibilité politique dʼimposer des contraintes à lʼéchelle mondiale ?
Il existe une ambition politique souvent incompatible avec la protection de lʼenvironnement. La réalité est que tous les pays, et notamment les pays en développement, ont besoin de croissance pour améliorer le bien-être de leurs populations. Ces pays aspirent à atteindre un niveau de vie comparable à celui des Européens, et pour y parvenir, ils doivent croître. Cʼest pour cette raison que les émissions ont diminué dans lʼUnion européenne, mais continué dʼaugmenter ailleurs.
Pensez-vous que ce format de grandes conférences internationales ait encore un avenir, ou faut-il imaginer un tout autre cadre de coopération climatique pour un meilleur résultat et sans freiner la croissance ou nuire aux progrès technologique et à lʼéconomie ?
Dans mon livre, je me demande sʼil faut attendre la COP 99 pour reconnaître que le système ne fonctionne pas. Après 30 conférences et des émissions toujours en hausse, il est évident que ce format échoue. Après 30 COP les émissions mondiales de CO₂ ont augmenté de 66 %. La population doit comprendre quʼil faut choisir : lutter contre les émissions de CO₂ ou accepter de limiter la croissance économique.
La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques prévoit cependant un volet adaptation, car les COP se concentrent uniquement sur lʼimpact humain du changement climatique. Or, le climat a toujours varié en raison de facteurs naturels. Même si lʼhomme a un impact, le climat continue de changer indépendamment de nos actions. Au temps des Romains, il faisait chaud ; au Moyen Âge, certaines périodes étaient encore plus chaudes quʼaujourdʼhui, entraînant des variations dans la production alimentaire et des crises démographiques, comme le décrivent avec précision Fernand Braudel et Emmanuel Le Roy Ladurie.
La convention souligne donc lʼimportance de lʼadaptation. Il sʼagit à la fois de protéger les populations des catastrophes naturelles et de limiter lʼimpact humain sur le climat. Remplacer le charbon par des éoliennes ne modifie pas le système naturel ; il ne corrige marginalement que la part humaine.
Sʼadapter exige des ressources. La prospérité est nécessaire pour construire des infrastructures capables de protéger les populations, comme des barrages ou dʼautres aménagements. Il faut donc de lʼénergie pour se prémunir contre les effets dévastateurs de la nature. Par conséquent, tout en luttant contre le changement climatique, il est impossible dʼéliminer complètement la consommation énergétique.
Enfin, il faut reconnaître que le format actuel des COP est limité. Il serait pertinent de repenser la coopération internationale pour combiner réduction des émissions et adaptation sans compromettre le développement économique.
La convention prévoit une réunion annuelle. Le siège de la Convention se trouve à Bonn, et rien nʼempêche dʼorganiser une conférence modeste à Bonn, uniquement avec des experts, sans inviter 20 000 ou 30 000 participants, sans convier toutes les ONG et tous les journalistes du monde. Une COP plus restreinte permettrait de travailler sereinement, sans spectacle ni dramatisation médiatique.
Vous avez également publié “Énergie, mensonges dʼÉtat La destruction organisée de la compétitivité de lʼUE” aux éditions de LʼArtilleur. Vous soulignez que la crise énergétique européenne nʼest pas une fatalité externe, mais le résultat de décisions politiques internes. Quelles seraient, selon vous, les trois décisions majeures qui ont le plus fragilisé lʼUnion européenne sur le marché de lʼénergie et pour sa compétitivité ?
En 2000, la Commission européenne a publié un Livre vert sur la sécurité de lʼapprovisionnement énergétique. Il nʼa jamais été question de viser lʼautonomie énergétique mais de la maitriser, de la gérer. LʼUE nʼa pas bénéficié de la richesse géologique des États-Unis ou de la Russie. Trois piliers stratégiques devaient guider la politique énergétique.
Premièrement, lʼEurope a besoin de toutes les sources dʼénergie. Lʼéquation est trop complexe pour éliminer certaines variables. Lʼerreur, commise par lʼAllemagne, puis par la France et dʼautres pays, a été de renoncer au nucléaire, alors que lʼUE était championne dans ce domaine. Cette décision, qui a conduit à la fermeture de réacteurs, constitue une faute majeure : comment se passer dʼune énergie abondante et bon marché ?
Deuxièmement, il ne faut pas dépendre excessivement dʼun seul pays. Le Livre vert recommandait de diversifier les approvisionnements en pétrole et en gaz, afin de ne pas reproduire les vulnérabilités des années 1970. Pourtant, lʼUE a accru sa dépendance au gaz russe.
Troisièmement, les voies dʼapprovisionnement doivent être multiples. On ne peut garantir la sécurité énergétique en se reposant uniquement sur un gazoduc traversant lʼUkraine. Malgré cet avertissement, la dépendance aux infrastructures russes est restée totale, y compris pour le pétrole.
Le principal responsable de ces erreurs est lʼAllemagne, qui a combiné arrêt du nucléaire et confiance excessive au gaz russe et à ses voies de transport.
Lʼensemble de ces décisions a fragilisé la sécurité énergétique européenne. Parallèlement, la priorité politique a progressivement basculé vers la décarbonation. Dès 2019, Ursula von der Leyen a fixé un objectif de 100 % dʼénergies renouvelables, excluant le nucléaire. Ce manichéisme a conduit lʼUE à se retrouver en position de faiblesse face à lʼéconomie mondiale.
Est-il possible dʼidentifier un moment précis où la politique énergétique européenne a changé de cap après une période relativement équilibrée depuis la création de la Communauté européenne du charbon et de lʼacier ?
Lʼhistoire de lʼEurope commence avec le traité CECA, signé à Paris en 1951, qui a instauré un marché intérieur du charbon, accompagné de mesures sociales et de recherche, notamment lʼarticle 55, sur lequel jʼai moi-même travaillé à la Commission européenne pour améliorer lʼutilisation du charbon.
En 1958, le traité Euratom a impulsé le développement du nucléaire. Cette politique énergétique prudente et diversifiée sʼest poursuivie jusquʼen 2000, lorsque ― comme on vient de le voir ― la priorité a été mise sur la sécurité de lʼapprovisionnement. À cette époque, lʼénergie était abondante et les contraintes environnementales raisonnables.
Puis est apparue, progressivement, lʼidée fixe de la décarbonation. Cette priorité a mis en péril lʼensemble de lʼédifice énergétique et industriel construit depuis près de 70 ans, compromettant les équilibres qui assuraient la compétitivité, la protection de lʼenvironnement et la sécurité énergétique de lʼUnion européenne.
Quel a été lʼimpact de certains choix des politiques européennes et de lʼapplication des directives liées aux COP, tels que lʼélimination progressive des énergies fossiles ou le manque de soutien au nucléaire, sur la compétitivité industrielle de lʼUnion européenne face aux États-Unis et à la Chine ?
Lorsque les fondateurs de lʼUnion européenne ont conçu le marché commun, lors de la réunion de Messine en juin 1955, ils ont affirmé quʼaucun avenir nʼétait possible sans énergie abondante et bon marché. Lʼénergie constitue la base de la prospérité. Ce principe a guidé lʼUE jusquʼau moment où les partisans de la décarbonation ont pris progressivement le pouvoir à Bruxelles et Strasbourg. Cette approche, absente aux États-Unis et en Chine, a imposé une forme dʼécologie punitive qui a compromis la prospérité, car une énergie limitée et coûteuse ne permet plus de soutenir lʼactivité économique.
Lʼénergie abondante et bon marché repose sur le nucléaire et les énergies fossiles. Lʼabandon de ces sources entraîne une énergie très coûteuse. Comme le souligne le rapport de Mario Draghi remis à la Commission européenne en septembre 2024, le prix de lʼélectricité en Europe est deux à trois fois supérieur à celui des États-Unis, et le prix du gaz naturel trois à quatre fois plus élevé. Dans ces conditions, lʼindustrie chimique et dʼautres secteurs industriels peinent à rester compétitifs. Les grandes entreprises peuvent délocaliser vers des régions où lʼénergie est moins chère, mais les petites et moyennes entreprises, dépendantes de lʼécosystème local, subissent directement les conséquences.
La guerre en Ukraine est souvent présentée comme la cause principale de la crise énergétique en Europe. Est-elle réellement à lʼorigine de la hausse des prix, ou nʼa-t-elle été quʼun révélateur dʼun désarmement énergétique déjà engagé au sein de lʼUnion européenne et des décisions de la Commission ou de certains dirigeants ?
Jʼai participé à la rédaction de la directive sur lʼobligation de produire des énergies renouvelables, adoptée en avril 2009 grâce au soutien de Nicolas Sarkozy. Cette directive a imposé lʼinvestissement dans les renouvelables, entraînant immédiatement une augmentation du prix de lʼélectricité et perturbant le réseau électrique. Plus tard, le commissaire Günther Oettinger, alerté par lʼindustrie allemande, a demandé la publication dʼétudes sur lʼévolution du prix de lʼélectricité et du gaz, ce qui a révélé lʼimpact direct des politiques énergétiques sur les coûts.
Avant même la guerre en Ukraine, le marché du gaz connaissait déjà des tensions, liées à une demande croissante, notamment en Chine. La guerre nʼa fait quʼexacerber une situation préexistante, mais elle nʼest pas la cause fondamentale de la hausse des prix. Celle-ci résulte principalement de lʼabandon de lʼénergie abondante et bon marché. Même si la guerre devait sʼarrêter rapidement, les prix ne baisseraient pas : les mécanismes de financement des énergies renouvelables et la structure du réseau européen maintiennent les coûts élevés.
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Samuel Furfari a publié « Energie, mensonges d’Etat La destruction organisée de la compétitivité de l’UE« et « La vérité sur les COP Trente ans d’illusions« aux éditions de L’Artilleur