La Nouvelle-Zélande (ré-)invente une taxe sur les rots des vaches

Le 11 octobre 2022, la Nouvelle -Zélande de la Première ministre Jacinda Ardern a dévoilé un plan pour taxer les rots des vaches.

Les gouvernements font souvent preuve d’une imagination débordante pour tenter de remplir les caisses de l’État – le tonneau des Danaïdes. En France, nous avons ainsi une taxe sur les numéros d’appel téléphoniques surtaxés. Outre-Manche, il y eut par exemple, de 1784 à 1811, une taxe sur les chapeaux des hommes.

Le 11 octobre 2022, la Nouvelle -Zélande de la Première ministre Jacinda Ardern a dévoilé un plan pour taxer les rots des vaches. Mais c’est, on vous dit, pour la bonne cause…

Le pays des ruminants

La verte Nouvelle-Zélande compte 5,1 millions d’habitants bipèdes et 37 millions de quadrupèdes – 26 millions de moutons, 10 millions de vaches et quelque 800 000 cervidés (Source).

Et les ruminants rotent du méthane et produisent du protoxyde d’azote par leurs déjections. Dans un pays assez peu industrialisé, il n’est donc pas étonnant que la moitié des émissions de gaz à effet de serre provienne de l’agriculture. Et donc – « du coup » en langage moderne – si on veut se montrer bon élève dans la lutte contre le changement climatique… on cible l’élevage.

Une petite usine à gaz

Mais rassurez-vous, c’est un montage de vases communicants censé entrer en vigueur en 2025 : les taxes perçues sur l’agriculture – en fonction du type et du nombre d’animaux, des formes d’engrais utilisés et des méthodes de mitigation de l’émission de méthane entérique mises en œuvre – retourneraient à l’agriculture en ayant déployé au passage un effet bénéfique sur la réduction des émissions de GES. On peut y croire… ou pas.

Bien sûr, ceux qui payent ne sont pas nécessairement ceux qui profitent. Il n’est dès lors pas surprenant de voir que les agriculteurs sont vent debout contre le projet, lequel suscite des commentaires amusés dans d’autres milieux, notamment à l’étranger.

« Le changement climatique : le projet de la Nouvelle-Zélande de taxer les rots des vaches et des moutons. Pourquoi ne pas taxer les pets humains et mettre en place une police des pets ? » (Source).

Les taxes devraient donc être affectées à la recherche, à la recherche-développement et à des paiements incitatifs, par exemple pour la plantation d’arbres (comment cela fera-t-il diminuer les émissions de méthane? Mystère…).

Un précédent en 2003

Selon un aphorisme attribué à Albert Einstein, « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ».

En 2003, pour faciliter le respect du Protocole de Kyoto, le gouvernement travailliste de l’époque, de Helen Clark, avait proposé ce qui a été incorrectement taxé de « taxe sur les pets » ou « taxe sur les flatulences » pour en souligner le ridicule. L’idée avait été abandonnée mais le monde agricole avait accepté de contribuer aux efforts de recherche par d’autres moyens.

Des critiques sévères

Mme Jacinda Ardern s’est engagée à réduire les émissions de méthane de 10 % à l’horizon 2030 – 47 % en 2050 – et de faire de la Nouvelle-Zélande un pays neutre en carbone à l’horizon 2050.

Mais le parti d’opposition libéral ACT a émis le 11 octobre 2022 un point de vue très critique :

« Les agriculteurs sont les victimes de l’obsession du gouvernement pour les louanges dispensées à l’étranger. La Première ministre veut aller sur la scène mondiale et dire que la Nouvelle-Zélande est le premier pays à fixer le prix des émissions agricoles. Elle ne veut pas admettre que la proposition de son gouvernement ne fait qu’augmenter les émissions. »

Son analyse rejoint des critiques souvent formulées à l’encontre de la désastreuse « stratégie » de l’Union européenne « de la ferme à la table », aussi appelée « de la ferme à la famine », à savoir l’externalisation des émissions :

« Les estimations faites à partir des propres documents du gouvernement montrent que ces propositions pourraient entraîner une augmentation de 33 % des émissions actuelles de la production de viande ovine, celle-ci étant délocalisée vers des pays moins efficaces sur le plan climatique.

Seuls les travaillistes et les Verts pourraient concevoir une politique de changement climatique qui inflige des dommages économiques massifs à l’économie et augmente les émissions mondiales. »

À noter que les Verts veulent un système encore plus dévastateur. (Source secondaire)

Il est noté par ailleurs que de nombreux éleveurs pourraient préférer jeter l’éponge en vendant leurs terres pour un stockage de carbone permanent, un reboisement. Cela aurait des effets en cascade sur la vie locale qui subissait la réduction voire la fermeture des industries liées à l’élevage.

Si les agriculteurs continuent de vitupérer contre le projet, les choses avancent cependant. Après une période de consultations avec l’industrie, le gouvernement a accepté de mettre en place une instance consultative et d’incorporer les séquestrations de carbone dans le système. Et les disussions continuent.

Un rêve éveillé

Bloomberg rapporte le 20 décembre 2022 que Mme Jacinda Ardern a déclaré que l’objectif commun du gouvernement et de l’industrie était d’aider les agriculteurs à accroître les exportations, à réduire les émissions et à maintenir l’avantage concurrentiel du secteur sur le plan international.

« La Nouvelle-Zélande doit être en tête de file pour rester compétitive sur un marché qui exige de plus en plus de produits issus d’une agriculture durable ».

On peut s’interroger sur la pertinence de ce jugement, à voir notamment la crise que subit le secteur des produits biologiques (censés être issus d’une agriculture durable), notamment en France et en Allemagne et plus généralement la différence entre la parole et l’action dans les actes d’achat du consommateur.

De plus, nous sommes ici sur le registre du commerce international. On peine à voir un pays en développement accepter de payer plus cher sa poudre de lait, par exemple, pour prix d’un meilleur environnement en Nouvelle-Zélande.

L’avenir nous dira si ce plan va prospérer, s’il va effectivement favoriser ou au contraire pénaliser l’industrie néo-zélandaise et délocaliser les émissions ou s’il va se réduire à une opération d’écoblanchiment.

Quelle contribution au climat ?

Mais il y a un problème plus fondamental : si le méthane est un puissant gaz à effet de serre avec un pouvoir de réchauffement global 25 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone, sa durée de résidence dans l’atmosphère est évaluée à 12 ans et, surtout, le méthane roté par les ruminants s’inscrit dans un cycle naturel : le dioxyde de carbone de l’air est transformé en herbe et autres fourrages par la photosynthèse puis en méthane par les bactéries de la panse des ruminants, pour redevenir du dioxyde de carbone dans l’air.

Tout se passe comme si, pour simplifier, le méthane roté par une vache aujourd’hui remplace celui roté par une vache il y a douze ans. Toutes choses égales par ailleurs, le méthane des ruminants contribue à la température du globe mais pas au réchauffement, contrairement au méthane lâché par l’industrie pétrolière.

Les choses ne restent évidemment pas égales. C’est en particulier le cas pour la taille du cheptel. Les statistiques de la FAO montrent cependant que les émissions de méthane entérique sont restées relativement constantes entre 1990 et 2020 en Nouvelle-Zélande (alors qu’elles ont diminué dans l’Union européenne) (Source : FAOStat).

Les principales solutions pour la réduction des émissions de méthane sont connues. Il en est d’autres qui sont en cours d’étude. Leur mise en œuvre est en partie tributaire du mode d’élevage. Le système herbager de la Nouvelle-Zélande pourrait sans doute évoluer vers un système plus intensif – et plus coûteux – faisant appel à des compléments alimentaires réduisant les émissions de méthane.

À quel coût ? Pour quel bénéfice ? Sachant par ailleurs que l’objectif climatique – négligeable au niveau mondial – peut se traduire par un effet négatif sur la biodiversité… locale (Source).

Les méfaits de la bien-pensance

Selon Associated Press, le gouvernement a dit en octobre 2022 que la taxe serait une première mondiale et que les agriculteurs « devraient être en mesure » (« should be able to ») de récupérer le coût en facturant davantage pour des produits respectueux du climat.

On ne peut qu’être perplexe devant cette formulation : foi dans l’avenir ou vœu pieux ? Pensée magique sans doute.

C’est en tout cas une illustration de la confusion des esprits que suscite l’hystérie autour du thème « sauver la Planète » et qui amène des décideurs politiques à privilégier des projets chimériques au détriment de l’agriculture et de la production alimentaire.

Pour se consoler, on peut toujours se dire que ce n’est pas encore fait et que c’est moins violent que farm to fork (qui, heureusement, n’est pas encore fait non plus), ou encore la décimation néerlandaise.

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