CRE !
Soucieux de garantir la fourniture de MWh à l’économie exsangue d’une France qui allait en avoir un immense besoin, le chef de notre gouvernement provisoire ne tarda pas à considérer que le meilleur moyen d’y parvenir rapidement était de transformer en monopole public le monopole privé que tendaient alors à constituer les producteurs électriques du pays.
L’intention n’était surtout pas de distribuer à l’ensemble de la population on ne sait quelles prébendes confisquées à des intérêts privés, mais de doter l’économie et la communauté nationales du cœur énergétique le plus robuste, le moins coûteux et le plus fécond que la France de 1946 était capable d’élaborer. Ce cœur allait être longtemps une EDF confiée aux meilleurs professionnels, aux meilleurs experts et aux plus lucides prospecteurs économiques que le génie de notre pays a pu générer au siècle dernier dans tous les domaines, en dépit du cancer partisan qui le minait déjà sous de multiples formes et auquel nous devons la désastreuse ringardisation des résiliences patriotique et souverainiste.
L’idée saugrenue que la nécessité d’une Commission de Régulation de l’Énergie puisse finir par s’imposer en France a-t-elle un jour effleuré l’esprit de gens qui avaient chevillé au corps le souci de mettre leurs compétences au service de l’optimisation des rendements technique et économique du complexe EDF ? C’est très improbable. Tout au plus, en saine réaction à une interpellation sur ce plan, la rationalité les gouvernant n’aurait imaginé autre chose que l’organe de régulation technico-économique chargé de pérenniser un système production-consommation de KWh les plus abondants et les meilleur marché possibles au moyen de l’exploitation horaire et surtout sélective des énergies primaires les plus propices à l’enrichissement de la France.
L’introduction suivante du résumé du Chapitre 1er, Missions (Articles L131-1 à L131-5), livre 1ER, Titre III du Code de l’Énergie (partie législative (articles L100-1A à L851-2) pourrait presque laisser penser que telle est la mission confiée dans un cadre commercial élargi à notre inénarrable CRE :
dans le respect des compétences qui lui sont attribuées, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) concourt au bon fonctionnement des marchés de l’électricité et du gaz naturel au bénéfice des consommateurs finals […] Elle contribue à garantir l’effectivité des mesures de protection des consommateurs…
Ce serait, hélas, passer un peu vite sur le cahier des charges ci-après déclinant la vocation du père fouettard que l’agent Élysée-Matignon de l’UE charge des polices transition hélio-éolo-énergétique et bas carbone :
la CRE surveille, pour l’électricité et pour le gaz naturel, les transactions effectuées entre fournisseurs, négociants et producteurs […] Elle surveille les transactions effectuées par les producteurs d’électricité renouvelable ou de biogaz, de gaz renouvelable ou de gaz bas-carbone et les consommateurs finals, les gestionnaires de réseaux ou les fournisseurs […] Elle surveille les plans d’investissement des gestionnaires de réseaux de transport […] Elle surveille la cohérence des offres, y compris de garanties de capacités et de certificats de production de biogaz, faites par les producteurs, négociants et fournisseurs […] Dans le cadre de l’exercice de ses missions, elle surveille les transactions effectuées par les fournisseurs, négociants et producteurs d’électricité et de gaz naturel sur des quotas d’émission de gaz à effet de serre…
La CRE garantit le respect des articles 3, 4, 5, 8, 9 et 15 du règlement (UE) n° 1227/2011 du Parlement européen et du Conseil du 25 octobre 2011 […] Elle garantit également le respect des interdictions et des obligations prévues aux articles 3, 4 et 5 de ce même règlement…
La Commission de régulation de l’énergie peut concourir au déploiement des installations de production d’hydrogène renouvelable ou bas-carbone…
La Commission de régulation de l’énergie, autorité administrative indépendante, comprend un collège et un comité de règlement des différends et des sanctions…
Ainsi, les préoccupations de la CRE semblent-elles préférentiellement orientées vers la mise en œuvre d’une Stratégie Nationale Bas Carbone – SNBC 3 (1) – dont éolien et photovoltaïque compteraient parmi les meilleurs serviteurs.
Naturellement, le fait que l’imminence et la gravité du péril climatique l’emportent sur celles de tous les autres périls menaçant la communauté humaine est réputé ne plus faire débat et même pouvoir se passer de démonstration scientifique formelle, y compris pour ce qui concerne la réalité anthropique dudit péril. Acceptons néanmoins d’entendre Jean-Marc Jancovici – la dernière personne soupçonnable de climato-scepticisme – sur ce qu’il pense du recours massif à l’éolien et au photovoltaïque. Son imparable réquisitoire n’y va pas par quatre chemins (2) :
Le CAPEX éolien, l’investissement total exigé pour la production d’un MWh éolien, est 10 à 20 fois celui requis pour produire un MWh nucléaire et il y a tout lieu de penser que le gap est encore plus prohibitif pour le CAPEX du MWh photovoltaïque. À titre d’exemple, le célèbre ingénieur prévient que préférer à la reconstruction en 60 ans de notre parc nucléaire, pour 360 milliards d’euros, l’installation d’une puissance éolienne rendant le même service coûterait 10 à 20 fois plus cher – soit 1,5 à 3,5 années de PIB – et nécessiterait de lui adjoindre une capacité de stockage considérable. Même si dans les rêves les plus fous de RTE, l’un des deux bras armés de la CRE, pareil programme n’a aucune chance d’être réalisé dans son entièreté, la conduite du système électrique français va devoir s’accommoder encore longtemps de la délétère coexistence d’un éolien de plus en plus encombrant avec le nucléaire. Or, l’ASN vient d’officialiser ce que les professionnels savaient et déploraient depuis longtemps, à savoir que pallier le comportement erratique du premier par un suivi de charge abusif du second l’use prématurément et même l’abime avec une pratique trop fréquente du « stop and go » (3).
Dès lors, les Français sont fondés à attendre de la CRE l’expertise nécessaire à entretenir une authentique lucidité sur l’état de notre système électro-énergétique et à exiger de l’institution la réactivité consistant à défendre les intérêts réels de la communauté française ; à la défendre envers et contre tout y compris de la tutelle gouvernementale. Inutile de rêver, le servile exécuteur des consignes partisanes du gouvernement est manifestement dépourvu de ladite expertise, l’a corrompue ou en a dévoyé l’usage ! De fait, non content de répondre d’un passif financier de plusieurs dizaines de milliards d’euros déjà engloutis dans une inflation des réseaux électriques déjà ancienne (4), notre soi-disant organe de régulation énergétique vient de se fendre d’un nouveau projet de Tarification d’Utilisation des Réseaux Publics d’Électricité (5) – la version 7 du TURPE – pouvant se résumer comme suit :
Applicable aux réseaux de transport géré par RTE et de distribution géré par Enedis pour la période 2025-2028, le TURPE 7 entrera en vigueur le 1er août 2025, après une anticipation du mouvement des termes tarifaires au 1er février 2025. Cette période tarifaire sera marquée par l’électrification des usages, notamment dans la mobilité, le bâtiment et l’industrie, et par la croissance de la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, avec pour conséquence la poursuite du développement significatif du nombre de raccordements. De tels enjeux impliquent donc des investissements importants dans les réseaux de transport et de distribution.
En augmentant le TURPE 7 de 7,7 % au 1er février 2025, la CRE donne ainsi des moyens supplémentaires à RTE et à Enedis pour accompagner et faciliter l’électrification croissante des usages, une augmentation incluant l’augmentation de 9,6 % du tarif de transport. Cette augmentation est rendue nécessaire par la forte croissance des dépenses prévisionnelles d’investissement : 2,1 milliards d’euros en 2023 à 6,2 milliards d’euros en 2028 pour RTE et de 5 milliards d’euros en 2023 à 7 milliards d’euros en 2028 pour Enedis.
Enedis et RTE sont tenus de répondre à une augmentation conséquente du nombre de raccordements, à l’adaptation au changement climatique et à la modernisation du réseau, RTE ayant en plus à répondre au développement de l’éolien en mer. Bref, les raccordements au réseau électrique sont un enjeu majeur pour permettre l’électrification d’un maximum d’usages et, in fine, atteindre l’objectif de neutralité carbone à horizon 2050. C’est pourquoi la CRE a décidé de renforcer les incitations à réduire les délais, le TURPE 7 introduisant des incitations des gestionnaires de réseau à lever les freins qui pourraient encore exister.
On rappelle que pour un client résidentiel le TURPE payé par l’ensemble des consommateurs représente environ 0,07 €/kWh HT, soit environ 20 à 30 % d’une facture TTC moyenne, en fonction du prix de l’électricité.
On croit rêver. Une politique électro-énergétique aussi ruineuse et aussi stérile, au plan de l’abondance requise du produit marchand, laisse pantois. Pire, à l’heure où une intelligence artificielle à la voracité énergétique inouïe est sur le point de prendre progressivement en charge l’ensemble de la condition humaine, voir pareil acheminement de la société française vers l’âge de l’ascétisme énergétique conceptualisé par RTE fait froid dans le dos. Il y a urgence à réagir vigoureusement sans attendre l’avènement d’un pouvoir politique raisonnable.