«Femme», «climat»… Trump interdit des mots dans les articles scientifiques

(Par Emmanuel Clévenot  dans Reporterre du 12 février 2025)

Reporterre : « Le media de l’écologie »

Les scientifiques étasuniens doivent désormais bannir tout un lexique environnemental et social de leurs travaux, sous peine de risquer la perte de financements. Un basculement dystopique qu’elles et ils racontent, stupéfaits.

« Je n’arrive pas à croire que j’écris ceci depuis les États-Unis. » 

Le 10 février, Alessandro Rigolon épanche son désarroi sur le réseau social Bluesky. Pour conserver une subvention, le professeur en urbanisme à l’université de l’Utah doit supprimer le mot « climat » du titre de ses travaux. Un infime aperçu de la liste du vocabulaire interdit dressée par le président Donald Trump.

Le 29 janvier, à Washington, son secrétaire aux Transports a autorisé une série de mesures visant à abroger les politiques « woke », portées sous l’ère Biden. En clair, ordre est donné aux agences fédérales d’identifier et d’éliminer tous les programmes, politiques, activités, règles et ordres promouvant l’activisme climatique. Et les accords de financement de la recherche n’échappent pas à l’épuration.

« Leur plan est d’utiliser l’IA [intelligence artificielle] pour détecter les mots et les contenus interdits dans tous les projets financés par le gouvernement fédéral », poursuit Alessandro Rigolon.

Le chercheur précise avoir été averti par courriel qu’il est désormais déconseillé d’inclure, dans une demande de subventions, des mots comme « changement climatique »« émissions de gaz à effet de serre » ou « justice environnementale ».

« Femme », un mot interdit

Baptisé « l’abrogation Woke », ce mémorandum ne concerne pas uniquement l’écologie. Les questions d’équité raciale, de genre, de diversité et d’inclusion figurent aussi dans la liste noire du républicain climatodénialiste. Sur Bluesky, l’alternative principale au réseau social X d’Elon Musk, des scientifiques de tous domaines témoignent de leur stupéfaction.

Professeure en psychologie à l’université de Californie du Sud, Darby Saxbe a publié une liste de près de 120 mots-clés à bannir, allant de « préjugé » à… « femme ». Ce document lui a été transmis par un responsable de la National Science Foundation, une agence dotée de 9 milliards de dollars (8,7 milliards d’euros) annuels, destinés à soutenir la recherche scientifique.

« Il s’agit d’une guerre contre la science »

« Il est impossible de concevoir une étude sur les humains sans utiliser au moins un des termes figurant sur la liste des interdictions, écrit-elle. Cela signifie que la recherche biomédicale, la recherche sociale et les neurosciences sont désormais gelées aux États-Unis. » À ses yeux, « il s’agit d’une guerre contre la science ».

D’après un document interne cité par le Washington Post, les demandes de subventions n’entrant pas en conformité avec ces décrets feront l’objet de « mesures supplémentaires ». En d’autres termes, elles pourraient être soumises à des modifications ou à des résiliations partielles, voire totales.

Sous couvert d’anonymat, une chercheuse a raconté au Guardian avoir dû emprunter de l’argent à ses parents pour payer son loyer, à la suite de l’annulation de son financement. Le journal britannique précise toutefois qu’un juge de la cour de district de Washington a émis, le 3 février, une ordonnance de restriction temporaire bloquant la mise en place de ces gels.

Erreur 404

Au-delà de frapper le portefeuille, la chasse aux sorcières du milliardaire new-yorkais consiste aussi à supprimer toute référence à la crise climatique des sites internet fédéraux. De la Maison Blanche au ministère de la Défense, des onglets autrefois consacrés à la question affichent désormais le message d’erreur « 404 Not Found ».

Doctorant à l’université Duke, Tyler Norris a ainsi remarqué la suppression de ses travaux sur l’interconnexion des réseaux électriques, initialement publiés sur le site du ministère de l’Énergie. Une façon pour l’administration Trump de s’éviter toute concurrence dans la promotion des combustibles fossiles. Même son de cloche du côté du climatologue David Ho, en quête de travaux sur les cycles du carbone océanique.

« Un vol aux proportions astronomiques »

« J’aimerais bien avoir ne serait-ce qu’une estimation de ce que toutes ces données perdues ont coûté aux contribuables pour être développées, et ce qu’elles nous coûteront à l’avenir en raison de leur absence, a déploré sur Bluesky la docteure en biologie à l’université de Washington, Meade Krosby. Il s’agit d’un vol aux proportions astronomiques. »

Et la bataille débute à peine, prévient dans les colonnes du Guardian Gretchen Gehrke, de l’Environmental Date & Governance initiative, un réseau de surveillance indépendant : 

« Nous devons nous attendre à une nouvelle campagne massive de suppression d’informations. »

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9 réponses

  1. Cela soulève une question intéressante : le magazine Science, par exemple, avait inscrit dans sa charte qu’il ne publierait pas d’article contestant l’alarmisme climatique. Est-ce que cela signifie qu’il ne publiera plus rien sur le climat ?

  2. Je ne sais pas si la méthode utilisée se révèlera conforme aux objectifs poursuivis, mais l’objectif est bien de permettre la mise en évidence des vraies controverses scientifiques sans que l’une des tendances réussissent à interdire que les autres s’expriment. En ce moment il est effectivement impossible de publier et d’obtenir des crédits de recherche sans préciser que le but principal est de démontrer des éléments de la théorie réchauffistes, des éléments de la théorie du genre, des éléments wokistes, certains éléments sur les aspects sociétaux ou stratégiques ou sécuritaires et raciaux. Mais comment obtenir que ceux qui ne peuvent plus se faire entendre le soient dorénavant sans interdire à ceux qui les bloquent de s’exprimer librement? La bonne méthode ne serait t’elle pas de contraindre toutes les publications d’une tendance à publier en même temps les commentaires de membres des autres tendances? Ceci serait valable aussi pour les institutions officielles qui n’hésitent pas non plus à imposer leurs points de vue en terme d’actions au détriments des autres!

  3. Ils s’offusquent qu’on les oblige à oublier le climat, mais ils ostracisaient inversement eux-mêmes ceux qui refusaient de croire à la religion climatique ! C’est un juste retour des choses.

    1. Je suis tout à fait d’accord que la situation précédente avait atteint un niveau de dictature intellectuelle et d’ostracisation que j’aurais préféré ne jamais connaitre ; disons que c’est un retour des choses, le mot ‘juste’ me parait de trop dans votre commentaire.
      Le seul point positif pourrait être de faire naître de véritables débats jusqu’ici totalement absents entre les scientifiques des différentes disciplines et particulièrement nécessaires à la compréhension des processus complexes mis en jeu.
      Contrairement à ce que certains affirment de façon péramptoire, le débat est loin d’être clos et le nombre d’interrogations concernant le climat n’a peut-être jamais été aussi grand.

  4. Indignation sélective et tartufesque, option foutage de gueule.

    Personne n’a crié au scandale et à l’attentat
    contre la science quand Jones et Hansen ont déclaré dans leurs mails qu’ils bloqueraient toute tentative de publication qui ne leur convenait pas.
    Personne n’a levé le petit doigt quand d’un trait de plume on a flanqué par terre la filière française à sodium et neutrons rapides pour faire plaisir a 4 % de l’électorat, vous savez, ceux qui se sont retrouvés à 300 pour manifester leur joie de l’arrêt du chantier de l’A69, alors que 5000 ont défilé pour demander le contraire.

    J’ai vu la justice donner raison et absoudre des faucheurs ogm qui avaient vandalisé un centre de recherche de l’INRA, disques durs détruits à coup de marteaux, plants arrachés et arrosés de gazole, dossiers papier dispersés, effraction, agents d’accueils molestés. La presse française s’en est réjouit…

    Et je ne parle même pas de cette charte du service public de l’audiovisuel qui interdit les interviews de « climatosceptiques ».

    Que ça plaise ou non, Trump a été élu sur un programme dans lequel il a clairement expliqué qu’il n’admettrait pas que le contribuable américain finance des fadaises woke et climatocatastrophiques
    Désormais si on veut lancer une étude sur les coquilles d’oeufs de pingouin en Alaska il faudra le justifier autrement qu’avec paresse intellectuelle et militantisme.
    Et c’est tant mieux.
    L’action de Trump est au contraire salvatrice et remet les pendules à l’heure : aux scientifiques la science et aux politiciens la politique.
    A vous lire …

    1. Murps,
      vous dressez un tableau édifiant et tellement vrai des stupidités entraînées par l’écologisme qui n’a plus grand chose à voir avec la défense de l’environnement.
      Vous avez cité un point très important , l’abandon de la filière des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium liquide. Nous maîtrisions parfaitement cette filière avec Rapsodie, Phénix et Superphénix. Nous avions dans les cartons le projet Superphénix2 comprenant deux réacteurs jumeaux couplés sur un même site. L’introduction de RNR dans le parc permettrait (c’est toujours vrai) de bénéficier d’électricité pendant des siècles en utilisant l’uranium appauvri issu de la filière à eau, avec à la clé de multiples avantages : réduction de la demande en minerai d’uranium, indépendance énergétique, réduction du volume de déchets (encore plus dans la version surgénérateurs-incinérateurs) et utilisation optimisée du stockage définitif de déchets radioactifs en couche géologique profonde.

  5. @murps qui a dit
    «  » » » »aux scientifiques la science et aux politiciens la politique. » » » » »
    Le drame c’est que les uns comptent sur les autres pour assurer leur boulot et faire du fric et réciproquement

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