La Chine dépend toujours beaucoup plus des énergies fossiles que ce que suggèrent ses annonces claironnantes sur les renouvelables

La Chine affiche une ambition écologique spectaculaire. Mais derrière cette façade, la réalité énergétique du pays reste dominée par le charbon, le pétrole et le gaz. En 2025, près de 90 % de l’énergie consommée par la Chine reste d’origine fossile, alimentant une croissance effrénée et des émissions de CO₂ colossales.

Atlantico : Les chiffres montrent que la Chine investit massivement dans les énergies renouvelables. Mais dans quelle mesure ces investissements sont-ils un vernis qui masque une dépendance toujours massive au charbon et au pétrole ? Quels sont les chiffres sur les émissions annuelles de CO2 qui montrent que la Chine dépend toujours des énergies fossiles ? 

Samuel Furfari : Il est tentant, pour certains observateurs, de se laisser séduire par la narrative d’une Chine en transition écologique accélérée, leader des investissements dans le solaire ou l’éolien. Mais quand on parle d’énergie, il faut cesser de parler en slogans et commencer à parler en chiffres. Et les chiffres, eux, ne mentent pas.

Le mix énergétique chinois repose à 90 % sur des énergies fossiles. Dans le détail :

  • 60 % proviennent du charbon,
  • 20 % du pétrole,
  • 10 % du gaz naturel.
 

Autrement dit, malgré les immenses champs solaires ou les projets hydroélectriques d’envergure, la réalité reste fossile, carbonée, massive. Ce déséquilibre structurel a des conséquences directes sur les émissions de CO₂ de la Chine, qui représente à elle seule 31 % des émissions mondiales, soit près d’un tiers du total planétaire.

Prenons un instant pour mesurer l’ampleur de ces chiffres : la Chine émet 11 milliards de tonnes de CO₂ par an, contre seulement 2,4 milliards pour toute l’Europe. Cela représente 450 % de plus que le vieux continent, qui, pourtant, s’impose des contraintes drastiques au nom de la vertu climatique.

Encore plus parlant : la Chine consomme à elle seule 1,8 fois plus de charbon que l’ensemble de toutes les énergies de l’Union européenne. Ce charbon n’est pas un vestige d’un ancien monde, mais bel et bien le carburant du présent pour une économie qui tourne à plein régime. Et cela ne concerne pas seulement la Chine : chaque tee-shirt, chaque gadget ou vêtement importé en Europe est produit avec de l’électricité générée au charbon. Les émissions de l’Union européenne n’ont pas disparu, elles ont simplement été externalisées.

Il faut aussi comprendre que ce choix énergétique n’est pas une lubie ou une exception culturelle. Il est profondément lié à la structure même du pays : 1,4 milliard d’êtres humains doivent manger, se chauffer, se déplacer, produire et consommer. Et cela, ça demande de l’énergie. Une énergie abondante, stable, pilotable, disponible à toute heure. Une énergie qui s’appelle charbon.

Derrière la façade des énergies renouvelables, c’est donc un système hautement carboné qui continue d’alimenter la croissance chinoise. Un système que la Chine assume d’ailleurs sans complexe, pendant que l’Europe s’enlise dans sa volonté d’être exemplaire, quitte à en payer le prix en matière de désindustrialisation et de perte de souveraineté énergétique. 

 

Pourquoi la Chine a encore tant besoin des énergies fossiles ? Qu’est-ce qui justifie une telle consommation ?

Encore une fois, il faut sortir des jugements moraux pour revenir à l’essentiel : aucune société humaine ne peut fonctionner sans énergie. Et quand cette société compte 1,4 milliard d’habitants, la question de l’énergie devient un impératif vital, pas un choix idéologique.

Ce besoin colossal ne relève ni de l’extravagance ni d’un appétit vorace : c’est la simple mécanique d’un pays géant. Une population immense doit se chauffer, se nourrir, se déplacer, produire. Et pour faire tout cela, il faut une énergie disponible massivement, en continu, et à bas coût.

Mais ce n’est pas tout. La Chine, ce n’est pas qu’un marché intérieur gigantesque. C’est une gigantesque chaîne de production tournée vers le monde entier.  Elle produit pour elle-même, mais surtout pour les autres. Derrière chaque objet à bas prix, chaque vêtement de fast fashion, chaque colis expédié de l’autre côté du globe se cache une chaîne industrielle hyper-centralisée, énergivore, et majoritairement alimentée au charbon. Ce n’est pas un hasard : il s’agit d’une ressource encore reine, car elle est bon marché, fiable, et facilement mobilisable à l’échelle d’un pays-continent.

À cela s’ajoute un phénomène que peu osent nommer : l’exportation des contraintes environnementales par l’Occident. En Europe, au nom de la vertu climatique, on a fermé nos usines les plus polluantes, parfois au prix de dizaines de milliers d’emplois. Mais la production n’a pas disparu : elle s’est déplacée. Et c’est la Chine qui a récupéré le relais, produisant pour nous, mais en émettant pour elle.

Autrement dit, le CO₂ de notre consommation ne disparaît pas, il change de fuseau horaire. Et tant que la demande mondiale restera insatiable pour des biens produits à bas coût, tant que l’Europe préférera interdire plutôt que produire, la Chine continuera d’alimenter la machine avec ce qui fonctionne : le charbon, le pétrole, le gaz.

L’Europe s’est-elle trompée, en cherchant à être exemplaire en matière de transition énergétique, en se désindustrialisant volontairement au profit de pays comme la Chine qui n’ont pas les mêmes contraintes environnementales ?

Il ne s’agit pas d’une trahison volontaire, ni d’un complot planifié. Ce que l’Europe a fait, c’est croire, sincèrement, qu’elle allait montrer la voie. Elle a pensé qu’en prenant des mesures radicales contre les émissions de CO₂, le reste du monde suivrait. Mais le résultat, c’est qu’aujourd’hui elle est seule à jouer ce rôle de premier de la classe, pendant que les autres pays avancent selon leurs propres intérêts.

L’Europe a été gagnée par une forme de naïveté idéologique portée par les dogmes d’un certain écologisme devenu rigide. On a voulu devenir vert à marche forcée. On a fermé des centrales, interdit des procédés, supprimé des industries. Et pendant ce temps-là, la Chine, les États-Unis, l’Inde ou encore l’Indonésie ont continué à développer leur économie, en assumant pleinement le recours aux énergies fossiles.

Certains, dans les cercles de pouvoir comme dans les cercles industriels, le savent très bien : l’accord de Paris n’est pas un levier de transformation global, c’est un mirage diplomatique. La Chine le signe, le célèbre, le cite… mais ne s’y conforme que dans le discours. Pendant qu’elle annonce des engagements, elle laisse l’Europe s’enfoncer dans ses propres contraintes, tout en accélérant sa croissance. Elle joue le jeu diplomatique mais pour mieux gagner la partie économique.

Même Donald Trump avait compris la mécanique. Il a claqué la porte de l’accord de Paris non par climato-scepticisme de posture, mais par lucidité stratégique : il avait vu que personne d’autre ne jouait vraiment le jeu. Tout le monde se développe, sauf l’Union européenne, coincée dans un carcan qu’elle est seule à respecter.

Ce n’est pas seulement une erreur stratégique : c’est une erreur de lecture du monde. En croyant être leader, l’Europe n’a pas vu qu’elle devenait marginale. Comme je l’ai écrit ailleurs : 

« Quand on croit être le leader mais que personne ne nous suit, on est en réalité le loser. »

Et ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que l’Europe a sacrifié une partie de son appareil industriel sur l’autel de la vertu climatique, sans que cela ait un impact sur les émissions globales. Au contraire : en délocalisant sa production, elle a juste donné les clés du jeu à des pays moins scrupuleux, mais plus lucides.

Peut-on dire que l’Europe, en fermant ses usines polluantes, a en réalité simplement exporté ses émissions de CO2 en Chine ?

Absolument. C’est même l’un des grands non-dits de la transition énergétique européenne. En voulant se donner bonne conscience, l’Europe a nettoyé ses statistiques, pas la planète.

Le raisonnement est simple : en fermant ses sites industriels les plus polluants, l’Europe réduit mécaniquement ses émissions nationales de CO₂. Mais cela ne signifie pas que la pollution disparaît : elle est simplement déplacée ailleurs, dans des pays où les contraintes environnementales sont moins strictes – à commencer par la Chine.

Prenez un exemple concret : une aciérie en France ferme, car elle est jugée trop émettrice. Mais la demande d’acier, elle, ne disparaît pas. On continue d’en avoir besoin pour construire, produire, équiper. Résultat : on importe cet acier… de Chine, où il a été produit avec du charbon, dans des conditions bien plus polluantes que celles qu’on avait ici.

Et c’est pareil pour tout : les vêtements à bas coût, les composants électroniques, les produits manufacturés. Tout ce que nous achetons, consommons et utilisons quotidiennement est souvent fabriqué à l’autre bout du monde, avec de l’énergie carbonée.

Donc non, l’Europe n’a pas réduit ses émissions réelles, elle les a déportées. Ce phénomène a un nom : le « CO₂ embarqué », celui qu’on ne voit pas dans les bilans officiels, mais qui est bel et bien contenu dans les biens importés. Il est produit ailleurs, mais il est généré par notre mode de vie.

Et c’est là que le paradoxe devient flagrant : plus l’Europe veut être vertueuse, plus elle dépend de pays qui, eux, ne le sont pas. Elle se prive de ses outils industriels, mais continue de consommer des biens issus d’une économie carbonée. En cherchant à réduire ses propres émissions, l’Europe sape son industrie tout en renforçant celle de la Chine. 

Malgré ses efforts en renouvelables, pourquoi la Chine ne parvient-elle pas à réduire sa part de charbon et de pétrole ? Est-ce structurellement impossible dans son modèle de développement ?

La Chine ne reste pas accro au charbon par nostalgie industrielle ou par insouciance écologique. Elle y reste par nécessité stratégique. Pour comprendre cela, il faut revenir à une vérité simple mais trop souvent oubliée : toute prospérité repose sur une énergie abondante, pilotable et bon marché.

Ce principe, l’Europe l’avait compris dans les années 1950-1960, au moment de sa reconstruction. Ce n’est pas une lubie chinoise, c’est la mécanique du développement économique. Et aujourd’hui, la Chine – comme hier l’Europe – veut s’extraire de la pauvreté, faire croître son PIB, assurer des conditions de vie décentes à ses 1,4 milliard d’habitants. Cela suppose une sécurité énergétique sans faille.

Or, parmi toutes les sources disponibles, aucune ne coche autant de cases que le charbon :

  • – Il est disponible localement (la Chine en est l’un des premiers producteurs mondiaux),
  • – Il est peu coûteux,
  • – Il est stockable et pilotable, contrairement au solaire ou à l’éolien, qui dépendent du climat,
  • – Et surtout : il est massivement déployable, capable de soutenir des infrastructures industrielles à très grande échelle.

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Certes, la Chine investit dans les renouvelables. Elle installe des panneaux solaires à un rythme effréné. Mais ces énergies restent intermittentes, instables, non stockées à grande échelle. Elles ne peuvent ni alimenter une aciérie, ni sécuriser une chaîne d’approvisionnement 24/24. Le renouvelable, c’est l’affiche. Le charbon, c’est la coulisse.

Et ce n’est pas une exception chinoise : l’Inde, l’Indonésie, le Vietnam – tous ces pays en croissance rapide suivent exactement la même logique. Les chiffres sont implacables : entre 2014 et 2024, tandis que l’UE réduisait sa consommation totale d’énergie de 6,1 exajoules se vantant d’être vertueuse,, le monde entier a augmenté sa consommation totale de 77 exajoules. Et sur cette hausse mondiale, 77 % proviennent des énergies fossiles; l’Union européenne a réduit sa demande en charbon de 5 exajoules et le monde l’a augmenté de 9 exajoules.

Donc oui, le recours massif au charbon est structurel, et non conjoncturel. Il est inscrit dans la matrice du développement économique moderne. Tant que les technologies ne permettront pas d’avoir une énergie renouvelable aussi stable, bon marché et puissante que le charbon, la Chine ne pourra pas s’en passer.

Ce n’est pas par attachement idéologique que la Chine s’en remet au charbon, mais par pragmatisme économique : dans son modèle, la prospérité reste indissociable d’une énergie abondante et peu coûteuse.

Samuel Furfari a publié « Energie, mensonges d’Etat La destruction organisée de la compétitivité de l’UE » aux éditions L’Artilleur

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