La vérité si je mens sur le blackout espagnol

Le lecteur est invité à juger de la pertinence de la critique ci-dessous des points forts du rapport Entso-e (European Network of Transmission System Operators for Electricity) paru ce vendredi 3 octobre (1) à l’aune de la critique en ayant déjà rudoyé les prémices en juin dernier (2).

Ce rapport réputé « factuel » émane d’un comité de 45 experts européens qu’Entso-e a chargé d’analyser en profondeur la panne généralisée et incontrôlée du 28 avril dernier, outre-Pyrénées. Comme son prédécesseur, ce document s’emploie à décrire l’enchaînement des évènements techniques ayant conduit au blackout, mais n’en donne toujours pas les (mystérieuses) causes primaires.

Toutefois, si ses auteurs continuent de se déclarer sûrs de rien à propos de ces dernières, la foi du charbonnier cimentant leurs deux certitudes ci-après se renforce : l’attribution de la responsabilité du sinistre aux seuls phénomènes de surtension inexpliqués – de « surtensions en cascade », selon Damian Cortinas, le président du conseil de l’Entso-e –, et la non-responsabilité des énergies renouvelables, la panne généralisée n’ayant pas été causée par une dépendance excessive du système à ces énergies, mais par une série d’événements en cascade aggravés par plusieurs défaillances de ce dernier », aux dires du centre de réflexion Ember.

Si aucun technicien ne s’avise plus depuis longtemps à contester que l’existence et l’effet recherché d’un courant électrique alternatif ne découlent que de la valeur et du comportement des trois grandeurs physiques tension, intensité et fréquence, en 2025, il se trouve encore des experts réputés ignorer les causes d’une perturbation donnée pour affirmer implicitement – et avec quelle assurance ! – que ces valeurs et ces comportements sont indépendants les uns des autres ; acquitter a priori les renouvelables de l’accusation d’inaptitudes ou de dysfonctionnements générateurs de tension et/ou de fréquence erratiques revient à ça. On croit rêver.

La demi-heure ayant précédé le blackout fut marquée par deux épisodes de « fluctuations de puissance, de tension et de fréquence » ayant affecté principalement les systèmes électriques espagnol et portugais, disent ces experts. Soit, mais quelles hypothèses techniques avancent-ils pour commencer à explorer le possible pourquoi d’un tel phénomène ? On attendrait d’eux au moins les hypothèses suggérées par le fait que les gestionnaires de réseaux ont répondu à ces épisodes en « prenant plusieurs mesures d’atténuation, telles que la réduction des exportations de l’Espagne vers la France, permettant de limiter les fluctuations » et surtout par le fait que ces mesures avaient « entraîné une augmentation de la tension dans le système électrique ibérique ».

C’est quand même là la moindre des prestations supposées attendues de ces spécialistes putatifs par Entso-e, prestation dont les techniciens de RTE savent très bien s’acquitter, que l’on n’entend pourtant guère depuis cinq mois. Il conviendrait plus que jamais d’amener ces derniers à s’exprimer sur le sujet en toute indépendance de leur hiérarchie et de leur tutelle.

Lesdites fluctuations précédèrent des séries de pertes de production d’installations éoliennes et solaires suivies des déconnexions en chaîne de plusieurs centres de production électrique « sans compensation adéquate par d’autres ressources du système » ; déconnexions ayant à leur tour entraîné des hausses de tension… Nous y voilà !

A l’origine de tout, chers experts, n’y aurait-il pas eu par hasard la désynchronisation intempestive de certains générateurs ? On sait ce décrochage de la vitesse de rotation rigoureusement commune à tous les groupes de production, conférant la fréquence de 50 Hz au courant distribué, intrinsèque à un éolien et à un photovoltaïque incapables de participer au réglage primaire de cette dernière, ni au réglage secondaire fréquence-puissance.

On sait également les conséquences de ces décrochages sur la tension du réseau.

Mais on sait surtout combien des puissances éolienne et photovoltaïque occupant une part prohibitive de la puissance totale en service font courir un risque majeur à la stabilité du système électrique, ce qui était le cas outre-Pyrénées le 28 avril dernier.

Pas du tout, a déjà répondu Beatriz Corredor, la présidente du gestionnaire du Réseau électrique espagnol (REE) en juin dernier, fustigeant sans retenue les partisans du nucléaire.

La faute revient selon elle à certains producteurs d’énergie conventionnelle » – gaz, nucléaire et hydraulique –, dont les seuils de contrôle de la tension sont réglés trop bas.

Ben voyons ! Non seulement la dame ne se rend même pas compte que sa réaction valide l’hypothèse ci-avant, mais s’il suffisait de se contenter de changer le point de consigne de ces seuils pour obtenir sans coup férir une augmentation ou une diminution effectives de la tension du réseau, les choses seraient tellement simples.

Hélas, chère madame, elles ne le sont pas, beaucoup s’en faut. C’est la raison pour laquelle, en la circonstance, votre premier devoir professionnel devrait être de faire procéder à une large pédagogie vulgarisée de ce en quoi consiste le réglage de la tension par les technologies électrogènes les plus contributives, auxquelles, bien entendu, éolien et photovoltaïque n’appartiennent pas.

Pour un tel service, vos usagers n’ont hélas que peu d’illusions à se faire, quand Sara Aagesen, votre ministre de la transition écologique, en rajoutait une couche en juin dernier, mettant en cause le rôle du gestionnaire REE et expliquant que « le système ne disposait pas d’une capacité suffisante de contrôle de la tension » ce jour-là.

Bref, cet éminent groupe d’experts devrait dévoiler au premier trimestre 2026 un rapport final qui comprendra une analyse détaillée des causes profondes et des recommandations sur la manière de prévenir des événements similaires dans le système électrique européen à l’avenir, selon le communiqué de presse de Damian Cortinas.

 On craint le pire pour la France, si l’esprit et même la nature de son rapport à l’UE ne changent pas rapidement.

 

  1. https://www.entsoe.eu/news/2025/10/03/28-april-blackout-in-spain-and-portugal-expert-panel-releases-comprehensive-factual-report/ et https://www.entsoe.eu/publications/blackout/28-april-2025-iberian-blackout/#Publications_&_Documents
  2. https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/un-non-lieu-pour-les-renouvelables-espagnoles-et-portugaises-pas-si-vite/

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5 réponses

  1. Je trouve que l’article consacre une place bien importante à Mme Beatriz Corredor, ministre du très écolo PSOE, et dont la formation (licence en droit – voir Wikipedia) ne laisse aucun doute sur son niveau de compétence en gestion de réseaux électriques !
    Il reste que lorsqu’on a trop de puissance qui rentre sur un réseau, la tension monte … la solution, c’est de déconnecter les producteurs en excès, même s’il s’agit de centrales photovoltaïques à qui a été accordée une « priorité d’accès au réseau » !

    1. Lorsque la puissance mise sur le réseau excède significativement l’appel de puissance des consommateurs, c’est la fréquence du courant qui a tendance à s’envoler, en l’absence de la régulation dont sont dépourvus éolien et photovoltaïque, et non la tension. Ce qui fait augmenter cette dernière c’est l’effet capacitif des lignes à vide ; ce qui la fait baisser c’est l’effet self de tous les bobinages présents sur le réseau, qu’ils appartiennent aux consommateurs comme aux producteurs.
      Cet effet self produit de l’énergie réactive qui est facturée aux consommateurs moyenne et haute tension pour les obliger à se doter de batteries de condensateurs.

  2. C’est le mode de régulation normal d’un alternateur, mais dans le cas d’un onduleur (cas du solaire et de l’éolien), il n’y a aucune raison pour que la fréquence augmente (à mon avis !).

  3. Tout d’abord, on voudra bien me pardonner la petite coquille suivante dans mon précédent message : les selfs – les bobinages – ne produisent pas de l’énergie réactive, mais en consomment, ce qui a tendance à faire baisser la tension, raison pour laquelle elle est facturée aux clients professionnels.

    Ensuite, il faut savoir que la participation du solaire et de l’éolien aux réglages de la fréquence et de la tension du système électrique est quasi-nulle. Le courant alternatif artificiellement reconstitué qu’ils mettent sur le réseau se contente d’avoir les caractéristiques fréquence et tension de ce dernier au point d’injection, mais ne contribuent en rien au réglage général. Dans une éolienne par exemple, le courant alternatif généré par une machine synchrone est d’abord redressé, puis ondulé et dimensionné en volts et en hertz locaux à partir d’une régulation sophistiquée. Rien à voir avec les centaines de MVAR (mega.volts.ampères réactifs) qu’un alternateur de St Alban peut avoir à fournir pour soutenir la tension d’une portion de réseau située à 200 ou 300 Km de chez lui…

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