(Samuel Furfari et Fabien Bouglé dans Atlantico du 7/11/25)
Alors que s’ouvre la COP30, et dix ans après les accords de Paris, la part de l’électricité dans la consommation d’énergie en Europe stagne autour de 23 %, malgré la montée en puissance des énergies renouvelables.
Atlantico – Pourquoi la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie en Europe reste-t-elle si faible, malgré la croissance des énergies renouvelables depuis la signature des accords de Paris, selon vous ?
Fabien Bouglé : L’enjeu premier consiste à transformer progressivement nos consommations d’énergie fossile — gaz et pétrole — en systèmes électriques. Mais le principal problème, spécifiquement européen, c’est d’avoir voulu électrifier les usages en s’appuyant sur des énergies intermittentes, lesquelles doivent être couplées à des centrales au gaz ou au charbon pour pallier leur instabilité. En France, nous faisons face à une surabondance d’énergie, notamment d’origine intermittente, ce qui conduit parfois à des prix négatifs.
Aujourd’hui, on peut parler d’une véritable déstabilisation des réseaux électriques européens, accompagnée de craintes de blackouts rappelées à plusieurs reprises. Cette situation compromet la pleine électrification des usages, qui suppose non seulement une électricité propre, mais aussi une électricité puissante, abondante, peu coûteuse et non intermittente.
Prenons un exemple concret : l’électricité française est aujourd’hui presque totalement décarbonée, avec seulement 30 g de CO par kWh produit. Elle provient à 76 % du nucléaire et à 13 % de l’hydroélectricité.
À la même heure, l’Allemagne émet 496 g de CO par kWh, soit environ 16 à 17 fois plus, avec un mix composé de 19 % d’éolien, 30 % de charbon et 23 % de gaz. La Pologne atteint 767 g, la Grande-Bretagne 340 g, et l’Irlande 400 g.
L’électrification des usages n’a donc de sens que si le mix électrique est véritablement décarboné. Or, on observe d’immenses disparités entre les pays européens : la France figure parmi les meilleurs élèves, quand d’autres accumulent un important retard. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de substituer les énergies fossiles par l’électricité, mais d’amener les pays les plus carbonés à adopter un mix aussi propre que celui de la France.
Tant que l’électricité ne sera pas abondante, bon marché, décarbonée, stable et pilotable, l’électrification massive restera un mythe. Et aujourd’hui, trop de pays européens sont encore à la traîne sur ces critères essentiels.
Samuel Furfari : C’est un fait, la demande en électricité n’augmente pas bien que la France et l’UE proclament tout électrifier. C’est une question qui relève à la fois de l’économie et de la politique énergétique, deux dimensions qui sont tout à fait interconnectées.
La consommation d’électricité n’augmente pas pour deux raisons.
- La première est que les citoyens ont constaté que le prix de l’électricité a fortement augmenté. Ils ont donc commencé à faire des économies d’énergie, ce qui est positif, mais ce n’est pas la raison principale.
- La raison principale est la panne de croissance économique qui touche l’UE, avec des secteurs comme l’industrie automobile, l’industrie métallurgique et l’industrie chimique en crise. Forcément, on travaille moins et, si on travaille moins, ona moins besoin d’énergie. Il faut toujours le répéter : le travail et l’énergie sont la même notion ; en physique, ce sont exactement les mêmes unités. Donc, si on travaille moins, on consomme moins d’électricité.
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Comme je vous le disais, il est également intéressant de constater que certaines personnes commencent à épargner de l’énergie, ou du moins à y faire attention. J’ajoute une troisième raison : l’électricité devient si chère que les gens sont obligés de faire des économies, non pas nécessairement par conscience environnementale, mais pour des raisons économiques.
L’électrification est finalement l’étape qui est sensée conduire à la décarbonation : il s’agit de remplacer le gaz, le pétrole et le charbon par des usages électriques. Dans l’Union, on constate que l’électricité renouvelable a progressé du côté de la production, mais pas la demande. La consommation électrique de l’UE n’a augmenté que de 1 % en 2024. Nous avons donc un réseau avec beaucoup d’énergie renouvelable, mais les consommateurs et les industriels ne l’utilisent pas massivement, tandis que les coûts sont bien plus élevés qu’ailleurs, entre deux et cinq fois ce que l’on observe aux États-Unis ou en Chine. Comment expliquez-vous cela ?
Les électrons sont les mêmes, qu’ils proviennent du nucléaire ou de l’éolien. On les appelle “verts” pour des raisons climatiques, mais l’électron n’a pas de couleur : il est toujours le même. Ce n’est donc pas l’origine de l’électricité qui pose problème, mais la faiblesse économique de l’UE, avec une croissance poussive et un prix de l’électricité non compétitif par rapport aux États-Unis, notre principal partenaire.
Hors OCDE, le prix de l’électricité est très bas, artificiellement, car il n’inclut pas toutes les taxes que nous avons. Mais même en comparant avec les États-Unis, un pays le plus proche et le plus comparable à l’Union européenne, le prix de l’électricité est de deux à trois fois plus élevé.
C’est ce constat qui a déclenché le rapport Draghi en septembre dernier : l’UE fait face à un grave problème de compétitivité, avec une électricité beaucoup plus chère et un gaz trois à quatre fois plus cher.
Comment, dans ces conditions, peut-on avoir une industrie compétitive ? Le marché global est identique, et nous souffrons d’un coût de l’énergie incompatible avec l’économie globalisée, ce qui entraîne des délocalisations.
Qu’est-ce qui peut ralentir l’électrification de l’Europe ? Quels sont les obstacles techniques et économiques ?
Samuel Furfari : Certains parlent de réseaux trop lents, où l’électrification exige une digitalisation pour ajuster la tension et optimiser les flux en temps réel. Mais je ne pense pas que ce soit une question de transport ou de stockage de l’énergie. L’électricité sans réseau n’existe pas : une centrale non connectée ne produit rien, une maison non connectée ne peut consommer. Le cœur du système, c’est le réseau, le centre nerveux de l’électricité et lui on l’a négligé car l’objectif des activistes était de remplacer les centrales nucléaires par des éoliennes et panneaux solaires photovoltaïques, pas de gérer le système électrique.
En français, un lieu de production d’électricité s’appelle une “centrale électrique”. Pourquoi “centrale” ? Avant l’industrialisation, chaque producteur avait sa petite usine dispersée sur le territoire. On s’est rendu compte que c’était inefficace, et qu’il valait mieux centraliser les productions pour créer de grandes usines puissantes, plus économiques. C’est de là que vient le mot centrale électrique : les petites installations dispersées ont été regroupées en un seul lieu.
Aujourd’hui, on veut imposer uniquement de l’énergie renouvelable. Or, ces énergies sont dispersées dans le territoire. Pour les intégrer, il faut décentraliser le réseau électrique. Mais si la centralisation avait été décidée pour des raisons économiques, la décentralisation va forcément faire chuter l’efficacité et augmenter les coûts. La volonté d’imposer une production délocalisée fait exploser le prix du réseau, qui dépend des kilomètres de câbles, et le cuivre est cher.
Cette production décentralisée complique énormément la gestion du réseau : auparavant, quelques centrales suffisaient, maintenant ce sont des centaines ou des milliers de petites installations. C’est faisable techniquement — les ingénieurs savent le faire — mais il y a des conséquences économiques. Cela exige de nouveaux investissements que nous ne sommes pas prêts à financer.
Les entreprises du réseau électrique, souvent des monopoles d’État, refusent de payer ce que décident les députés européens. Il n’y a pas de miracle : ce sont finalement les consommateurs qui devront financer très cher le nouveau réseau. Or, le prix de l’électricité est déjà insupportable. Ajouter des coûts supplémentaires va encore l’augmenter. Ce sera une catastrophe ou peut être une révolte des citoyens avant.
Le coût est également aggravé par les taxes sur l’électricité, comparables en pourcentage à celles sur le gaz, et deux à trois fois plus élevées en valeur absolue. Elles ont augmenté plus rapidement ces dernières années. Cela ne rend pas économiquement rentable le passage à l’électricité pour se chauffer, produire ou se déplacer. L’économie industrielle et électorale impose certaines décisions qui n’ont pas de sens économique. Tout ce que demande l’Europe est donc toujours beaucoup plus cher, et l’électrification généralisée devient horriblement coûteuse.
C’est pourquoi l’électrification est en panne : les décideurs ont cru qu’il suffisait de dire “on va électrifier” pour que tout le monde adopte les pompes à chaleur, les voitures électriques et la production industrielle électrique. Mais ce n’est pas vrai : le coût est trop élevé et il n’y a pas d’argent pour le financer. Personne dans le monde n’a mis en œuvre un tel programme.
Par ailleurs, nous nous trompons aussi de cible. Les consommateurs utilisent trois types d’énergie que l’on appelle « énergie finale » : l’électricité, les carburants pour véhicules, avions et bateaux, et la chaleur pour les fours, les industries chimiques et le chauffage. L’électricité est la moins importante de ces trois : elle représente seulement 22-23 % de la consommation finale, un peu plus en France avec le chauffage électrique, disons 25 %. Donc, lorsque l’on parle d’électrifier ou d’éoliennes et même de nucléaire, on agit sur un quart seulement de la consommation totale. Lorsqu’on parviendra dans un avenir lointain à avoir 100% d’électricité renouvelable ou nucléaire on pourra alors penser à électrifier les autres énergies finales : avant c’est de la propagande électorale et de l’endoctrinement idéologique.
Fabien Bouglé : Les infrastructures électriques ont été conçues pour une production centralisée, non pour des milliers de sources intermittentes. Il faut donc digitaliser les réseaux, les rendre intelligents et flexibles.
En France, le réseau ne pose pas encore de problème majeur tant que la part d’énergies intermittentes reste limitée. Mais si l’on poursuit le développement massif du solaire et de l’éolien en parallèle du nucléaire, la situation pourrait changer. L’Allemagne, elle, fait face à un immense défi : la production d’électricité intermittente se situe souvent loin des zones de consommation. L’Espagne connaît le même type de déséquilibre.
C’est l’un des coûts cachés des énergies renouvelables : celui des réseaux. RTE et Enedis estiment à environ 200 milliards d’euros les dépenses nécessaires pour adapter les réseaux, dont 50 à 70 % directement liées à l’intégration des énergies intermittentes. À l’échelle européenne, la Commission européenne évalue à 2 000 milliards d’euros les investissements nécessaires pour adapter l’ensemble des réseaux au nouveau modèle énergétique.
Un autre obstacle majeur est la fiscalité. En Europe, les taxes sur l’électricité sont comparables à celles du gaz en pourcentage, mais trois fois plus élevées en valeur absolue. Elles ont d’ailleurs augmenté plus vite que celles du gaz au cours des dix dernières années. Résultat : ménages et entreprises n’ont aucun intérêt économique à passer à l’électricité pour se chauffer ou se déplacer.
Les données du SDEF (Service des statistiques du ministère de l’Écologie) le confirment : +14,4 % d’augmentation du prix de l’électricité pour les ménages entre 2022 et 2023 ; +18 % supplémentaires entre 2023 et 2024 ; et une multiplication par deux de la facture entre 2014 et 2024.
Les principales causes sont l’augmentation de l’ACCISE (taxe finançant les énergies intermittentes) et du TURP (taxe finançant les réseaux électriques). Ces taxes ont un impact direct et considérable sur la facture des ménages, dissuadant le recours au chauffage ou à la mobilité électriques.
Il faut rappeler qu’il y a à peine dix ans, la France bénéficiait d’une des électricités les moins chères d’Europe.Aujourd’hui, elle suit la même trajectoire inflationniste que ses voisins moins vertueux comme l’Allemagne. Le coût de l’électricité pour les ménages français rejoint désormais la moyenne européenne, alors qu’il était auparavant bien inférieur.
Certes, en 2025, les entreprises ont bénéficié d’une baisse d’environ 20 % du coût de l’électricité, ce qui améliore leur compétitivité. Mais pour les usages domestiques, la tendance reste haussière et constitue un frein à l’électrification, même lorsque l’électricité est propre et décarbonée.
Prenons l’exemple de la voiture électrique : en France, elle a du sens dans les petits centres urbains, car l’électricité y est décarbonée. Mais en Allemagne, elle revient simplement à remplacer le pot d’échappement par la cheminée des centrales au charbon. Autrement dit, on déplace la pollution au lieu de la supprimer. Tout dépend, là encore, de la qualité du mix électrique.
Un autre frein majeur réside dans la lenteur administrative. Construire une ligne à haute tension prend 10 à 15 ans en Europe : environ 15 ans en France et 10 en Allemagne, contre 3 à 5 ans aux États-Unis ou en Chine. Cette lourdeur touche également la construction des centrales nucléaires, des usines et, plus globalement, l’ensemble du tissu industriel.
Nous souffrons d’une véritable inflation réglementaire et normative, une « pollution législative » qui ralentit considérablement toute action. À titre de comparaison, en Chine, les décisions sont appliquées immédiatement.
L’Europe, elle, s’enlise dans une bureaucratie paralysante qui freine son développement économique.
Fort de ce constat, qui montre que les électrons coûtent trop cher, qu’ils sont parfois vendus à prix négatif sur les marchés de gros, que la fiscalité punit l’électricité, etc., on peut se poser une question plus générale : l’Europe, qui voulait électrifier son économie et se présenter en leader de la transition énergétique au moment des accords de Paris, a-t-elle échoué ? Et peut-elle encore redevenir ce leader mondial ?
Samuel Furfari : Malheureusement, l’Europe a échoué. Mais le plus triste, c’est qu’elle persiste. Le rapport Draghi d’il y a un an est accablant sur ce qui a été fait, et pourtant, le Conseil Environnement a décidé avant-hier à Luxembourg de réduire de 90 % les émissions de CO d’ici 2040 : un objectif utopique et impayable. L’Union européenne persiste dans cette voie, espérant que son image verte influencera les autres pays. Mais les autres ne sont pas dupes : ils font exactement le contraire : en dix ans la croissance de la consommation (pas la consommation, rien que la croissance) a été satisfaite par les énergies fossiles à hauteur de 77%. Le gouffre entre énergies fossiles et énergies renouvelables s’élargit.
L’accord de Paris est un échec : il n’y a plus que l’Europe qui en parle. Depuis l’accord, malgré la crise de la Covid qui a fortement fait chuter l’économie, et donc les émissions de CO2, les émissions ont augmenté de 8 %, alors qu’elles auraient dû diminuer. Sans la Covid, l’augmentation aurait été de 12 %. Nous faisons exactement le contraire de ce que prévoyait l’accord de Paris.
D’ailleurs, dans mon livre La vérité sur les COP. Trente ans d’illusions , qui vient de sortir (L’Artilleur), j’ai intitulé ce chapitre “le désaccord de Paris”.* C’est la raison pour laquelle j’invite les lecteurs d’Atlantico de ne pas se laisser impressionner par le matraquage médiatique au sujet de la COP de Bèlem (Brésil) qui comme les 29 précédentes n’empêchera pas la croissance des émissions : depuis la COP1 elles ont augmenté de 65%.
Fabien Bouglé : La France, pour sa part, n’a pas à rougir. Elle ne représente que 0,7 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et son mix électrique, à 30 g de CO par kWh, est le plus décarboné d’Europe. L’Allemagne, elle, en émet quinze fois plus. Certains pays, comme la Pologne, la Grande-Bretagne ou l’Irlande, restent à la traîne, tandis que d’autres, comme la France, se placent à l’avant-garde.
Cependant, en développant ces dernières années des énergies intermittentes, la France a ralenti son atout majeur : le nucléaire, pourtant une énergie parfaitement décarbonée et conforme à l’esprit des accords de Paris. Nous avons donc pris une mauvaise direction.
A l’heure où se tient le grand forum mondial du nucléaire, le symbole est fort : il faut renouer avec le nucléaire décarboné pour poursuivre l’électrification des usages, tout en garantissant une électricité abondante, stable et abordable, tant pour les ménages que pour les entreprises.
Une réponse
Oser justifier le nucléaire grâce à l’argument CO2 ne me convient pas!!!!!
J’insiste plus sur la partie économique qui enrichit les implanteurs d’éoliennes et appauvrit la population moyenne, ce qui suffit a démontrer que si on ne croit pas à l’effet CO2, les stratégies européennes et françaises sont des stupidités. D’où mon insistance à contester scientifiquement les accusations du CO2 qui sont à la base de ces désordres dont une minorité profite!!!
Je ne supporte pas ceux qui argumentent en insistant, même s’ils ne croient pas à l’effet CO2, sur des baisses de CO2!!!