(Initialement publié dans Atlantico du 16/1/26)
Longtemps érigée en modèle de transition énergétique, l’Allemagne se retrouve aujourd’hui confrontée aux conséquences lourdes de sa sortie du nucléaire. Hausse spectaculaire des coûts, fragilisation du tissu industriel, dépendance accrue aux importations d’énergie et vulnérabilité stratégique : les choix opérés au nom de l’idéologie antinucléaire ont profondément déséquilibré le système énergétique allemand.
Alors que Friedrich Merz reconnaît désormais une « grave erreur stratégique », la question n’est plus seulement celle du constat, mais des marges de manœuvre encore possibles pour corriger une trajectoire engagée depuis plus de vingt ans, dans un contexte de besoins électriques croissants et de tensions géopolitiques durables.
Atlantico – En quoi la décision de l’Allemagne d’abandonner le nucléaire a-t-elle fragilisé sa sécurité énergétique et augmenté sa dépendance aux importations d’énergie ?
Samuel Furfari : L’énergie est le sang de l’économie : sans énergie, tout s’écroule. Or, depuis vingt à vingt cinq ans, l’Allemagne a cru qu’elle pouvait se passer de sources pilotables et que seule l’éolienne — et marginalement le solaire, malgré un ensoleillement faible — était acceptable. Cette monoculture éolienne s’est combinée à une idéologie de décroissance portée par les écologistes allemands.
Ce choix a eu des conséquences majeures : l’économie allemande est aujourd’hui paralysée, et les petites et moyennes entreprises en subissent de plein fouet les effets. Les grandes entreprises, notamment chimiques comme BASF, peuvent délocaliser en Inde, en Chine ou au Vietnam, où les coûts sont plus faibles et la régulation moins contraignante. Pour les PME, les salariés et les sous traitants, c’est une catastrophe.
Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas le gaz russe qui a provoqué la crise : elle était déjà enclenchée. Le gaz russe n’est d’ailleurs presque pas utilisé pour produire de l’électricité en Allemagne. Il sert surtout de matière première à l’industrie chimique et au chauffage domestique. Le problème électrique allemand vient donc exclusivement de choix politiques erronés et idéologiques — ce que certains responsables commencent seulement à reconnaître.
Pourquoi la transition énergétique allemande est-elle considérée comme l’une des plus coûteuses au monde, et quels choix politiques ont contribué à ce surcoût ?
Samuel Furfari : L’Allemagne a voulu remplacer des centrales amorties et économiques — notamment nucléaires — simplement parce qu’elle rejetait le nucléaire et les énergies fossiles. Elle les a remplacées par des sources beaucoup plus coûteuses comme l’éolien et le solaire. L’Energiewende est devenue l’une des transitions les plus chères au monde. Les estimations varient entre 1 200 milliards et 5 400 milliards d’euros d’ici 2035. Rien que d’ici 2030, il faudrait investir plus de 700 milliards d’euros dans les énergies renouvelables, les réseaux et les systèmes de stockage.
Pendant ce temps, les prix de l’électricité pour les ménages ont augmenté de 145 % depuis 2000, et la dépendance au gaz est passée de 14% à 30%. Il n’y a pas de miracle en énergie : supprimer une énergie bon marché oblige à la remplacer par une énergie chère. L’éolien, en particulier, perturbe fortement le réseau électrique, ce qui augmente les coûts pour les consommateurs. La transition allemande repose donc sur un modèle structurellement plus onéreux.
À la lumière des propos de Friedrich Merz qualifiant l’abandon du nucléaire de “grave erreur stratégique”, quelles options réalistes l’Allemagne a-t-elle aujourd’hui pour corriger cette trajectoire énergétique ?
Samuel Furfari : En énergie, une erreur se paie sur des décennies. L’Allemagne a commis une erreur majeure en 2011 en décidant de sortir du nucléaire. Il a fallu attendre 2026 pour que Friedrich Merz l’admette publiquement, alors qu’il le savait déjà : mais le dire plus tôt lui aurait coûté politiquement.
La première mesure réaliste serait de stopper le démantèlement des centrales fermées en avril 2023 et d’en rétablir au moins deux ou trois. C’est encore faisable : certaines infrastructures, comme les tours de refroidissement, n’ont pas été détruites.
Deuxième impératif : dire la vérité. L’Allemagne aura besoin de beaucoup d’électricité, notamment avec les voitures électriques et l’essor de l’intelligence artificielle. Cette électricité ne peut pas venir de l’éolien. Il faut donc construire rapidement des centrales au gaz — ce que la Commission européenne s’apprête à autoriser, selon Merz. Il souligne d’ailleurs que l’hydrogène est un mirage, alors qu’on en parle encore beaucoup en France.
Troisième point : diversifier les approvisionnements en gaz. L’erreur allemande a été de dépendre du gaz russe pour l’industrie chimique, sans alternative. L’Allemagne corrige aujourd’hui cette erreur en multipliant les sources d’importation et en construisant des terminaux GNL en mer Baltique.
Enfin, un obstacle demeure : l’idéologie antinucléaire très présente à Bruxelles. Ursula von der Leyen n’est pas favorable au nucléaire, la vice présidente Teresa Ribera est ouvertement antinucléaire, le commissaire à l’Énergie, le danois Dan Jørgensen l’est également, tout comme le conseiller spécial Philippe Lamberts. Merz devrait porter ce débat à la Commission et l’inciter à reconnaître l’erreur comme lui même l’a fait.
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Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie depuis 20 ans, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB). Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne. Auteur de 18 livres.
Une réponse
Ils sont gonflés les Allemands. Consciemment ou inconsciemment ils rejettent idéologiquement le nucléaire par peur de l’arme atomique. Alors que ça n’a pas de rapport avec le nucléaire civil qui manipule des matières différentes de celles de l’arme. Et en plus ils voudraient se protéger derrière le parapluie nucléaire français ! Il serait temps qu’un président français digne de ce nom fasse le ménage. Par exemple qu’ils achètent des centrales nucléaires françaises et des rafales…