(Par Gaspard Lignard
Explosion des coûts EDF – Le document, consacré à la modulation accrue du parc nucléaire pour s’adapter au développement des énergies renouvelables intermittentes, décrit une équation technique et économique de plus en plus difficile à tenir pour l’électricien public. En filigrane, il laisse entrevoir des tensions durables sur les factures des consommateurs comme sur la sûreté d’un parc appelé à fonctionner de manière plus flexible qu’il n’avait été conçu, selon La Tribune.
Ces révélations interviennent alors que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) vient de fixer le coût complet du nucléaire historique à 60,3 euros/MWh pour la période 2026‑2028, un niveau déjà jugé sensible au regard de la fin de l’Arenh et du nouveau cadre de revenus d’EDF.
Elles se greffent également sur un programme d’investissements jugé « historique », estimé à environ 460 milliards d’euros d’ici 2040 pour maintenir le parc existant, lancer de nouveaux EPR et moderniser les réseaux, ce qui pose frontalement la question du partage de l’effort entre l’État, l’entreprise et les clients. Le rapport confidentiel vient ainsi nourrir un débat déjà vif sur la soutenabilité financière de la stratégie énergétique française.
Une flexibilité nucléaire poussée à l’extrême
Selon les éléments rendus publics, le rapport se concentre sur les effets d’une modulation plus fréquente et plus profonde de la puissance des 57 réacteurs du parc français, destinée à s’ajuster aux variations de production de l’éolien et du solaire.
EDF y décrit des cycles d’arrêt et de redémarrage plus nombreux, ainsi que des baisses de charge répétées, qui sollicitent fortement des équipements initialement dimensionnés pour un fonctionnement plus stable. Cette nouvelle donne serait d’autant plus structurante que la consommation électrique reste globalement stagnante, ce qui accroît la pression sur l’optimisation du parc existant.
Pour l’exploitant, cette flexibilité accrue s’accompagne d’un risque de vieillissement prématuré de certains composants, en particulier les machines tournantes et des parties du circuit primaire soumises à des variations thermiques fréquentes.
La Fédération Environnement Durable, qui a pris acte des révélations, évoque une « incompatibilité majeure » entre un parc nucléaire historique fortement modulé et un développement massif des renouvelables intermittents dans le contexte français actuel. EDF souligne de son côté la nécessité de disposer d’un parc opérationnel et prolongé dans vingt ans, précisément au moment où ces installations auront été amorties.
Le rapport insiste aussi sur le temps nécessaire pour redémarrer un réacteur après un arrêt, le document évoquant des retards possibles de plusieurs heures avant un retour à pleine puissance dans une fraction non négligeable des cas. Cette inertie technique complique la gestion du système électrique lors des pointes de consommation ou en cas de baisse soudaine de la production renouvelable. Les auteurs alertent sur la possibilité de situations de tension accrue sur le réseau, avec un spectre de déséquilibres plus difficile à maîtriser
Des coûts en forte hausse, des risques en cascade
Sur le plan économique, le rapport détaille une série de surcoûts liés à la modulation : amortissement moins efficace des coûts fixes lorsque les centrales tournent moins souvent, fonctionnement à faible charge de certaines unités qui auraient pu être évitées, renforcement des réseaux et des systèmes de protection pour absorber les variations rapides de production.
Ces contraintes viennent s’ajouter aux dépenses déjà anticipées pour la maintenance lourde, le grand carénage et les investissements dans les nouveaux réacteurs. Malgré l’évaluation de la CRE, qui modère les coûts revendiqués par EDF, l’entreprise estime que la facture globale de son modèle nucléaire reste entourée d’incertitudes significatives.
L’UFC‑Que Choisir s’est déjà inquiétée par le passé d’une possible « explosion des tarifs de l’électricité » pour les ménages, en lien avec la fin de l’Arenh et la mise en place du nouveau dispositif de régulation à partir de 2026. La perspective d’une hausse supplémentaire, liée cette fois aux effets de la modulation, renforce les interrogations sur l’évolution des factures dans les prochaines années. EDF plaide pour que ces coûts spécifiques soient mieux pris en compte dans la régulation, alors que le régulateur rappelle que ses calculs reposent sur des hypothèses prudentes et régulièrement révisées.
En toile de fond, le rapport interne évoque la nécessité d’« une révision » éventuelle des paramètres économiques si les coûts techniques de la flexibilité nucléaire se révèlent plus élevés que prévu. Les débats à venir porteront autant sur le rythme de déploiement des renouvelables que sur le financement de la prolongation du parc existant et des nouveaux EPR.
Entre maîtrise des risques industriels, investissements colossaux et acceptabilité des prix de l’électricité, l’équation énergétique française apparaît plus que jamais sous tension.
10 réponses
L’étude EDF sur la modulation finira bien à être diffusée d’une manière ou d’une autre. Le décret PPE3 a du souci à se faire.
Voici le lien vers le document:
https://www.edf.fr/sites/groupe/files/2026-02/2026_02_16_ETUDE_MODULATION.pdf
Edifiant.
Curieux ce rapport.
Pas d’introduction ni de conclusion qui permettrait au lecteur fainéant dans mon genre de connaitre grossièrement son contenu sans avoir à lire ses 60 pages !
Pour ce qui concerne le problème qui me préoccupe, à savoir est-ce que le suivi de charge est à l’origine des fissure consacrées dernièrement, la réponse est (P19): « « La vitesse de propagation par CSC [Corrosion Sous Contrainte] (ou sa profondeur totale) ne semble pas prédictible sur la base des seules données d’exploitation liées à la manœuvrabilité, aux cyclages thermiques ou aux volumes d’oxygène injectés dans le circuit primaire »
Mais alors … qu’est-ce qui a bien pu provoquer ces fissures ? Aucune réponse, aucune hypothèse alternative formulée. Le rapport cite 2 cas isolés l’un sans suivi avec fissures, l’autre avec suivi sans fissures … mais on ne sait pas si les fissures sont de même type, quel était le niveau des variations de cycles par rapport aux centrales avec fissures … bref, j’attendais mieux !
Peut-être que la surveillance en exploitation paraît suffisante, y compris pour l’ASNR:
https://www.sfen.org/rgn/la-corrosion-sous-contrainte-de-crise-a-routine-dexploitation-selon-lasnr/#:~:text=D'abord%20source%20d'une,nucl%C3%A9aire%20se%20prononcera%20mi%2D2026.
80 cas de fissures « significatives » observés en France, … 0 cas de fissures observés à l’étranger, » » … la compréhension fine et précise du phénomène n’est pas encore acquise par EDF » … mais » la situation est globalement maîtrisée « , … vous vous sentez rassuré ?
Il s’agit de tuyauteries du RIS, certes la défense en profondeur est engagée mais ce n’est pas suffisant pour remettre en cause l’exploitation. Quant aux causes elles sont multifactorielles et mal identifiées.
« Le phénomène de corrosion sous contrainte apparaît sous l’effet de trois facteurs concomitants : un matériau sensible, un milieu chimique favorable et des contraintes de traction dans le matériau. Ce phénomène de corrosion est donc un mécanisme multi-paramètre, ce qui complique d’autant l’instruction de la situation. »
La démarche globale qui consiste à surveiller le phénomène suffisamment en amont pour le prévenir est donc apparue à l’époque suffisante. En termes de sûreté cette démarche me paraît encore aujourd’hui acceptable, en tout cas moins débile que l’application du principe de précaution qui conduit à ne plus rien s’autoriser si on l’applique. On finira je l’espère à comprendre un jour les causes multiples de la CSC, mais on aura limité les dégâts dans l’intervalle.
C’est quoi le « RIS » ? (Ma connaissance du nucléaire date d’une époque où on n’avait pas encore traduit les termes américains … et en plus il s’agissait de BWR … pardon, de REB)
Le RIS (injection de sécurité) est un circuit de sauvegarde qui injecte du bore sur le cœur quand celui-ci n’est plus refroidi (brèche primaire, accident super grave). Sa perte constituerait une dégradation du système de défense en profondeur, mais si on en arrive à utiliser le RIS, les dégâts sont déjà très avancés…Pour les REP ça ne s’est produit qu’une fois à Three Mile Island où on a observé une fusion partielle du cœur. Heureusement la troisième barrière a résisté, le bâtiment réacteur.
Un résumé du rapport EDF ici:
https://www.sfen.org/rgn/maintenance-organisation-adaptation-sept-enseignements-du-rapport-dedf-sur-la-modulation-nucleaire/?utm_source=Newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=RGN%20Hebdo%20-%20%2018/02/2026
« constatées » et non « consacrées » … Sorry !