(Par Élodie Messéant dans Contrepoints du 2/4/26)
L’ONG Greenpeace, plus que cinquantenaire et de célèbre réputation, ne vieillit pas très bien. Le nombre de ses adhérents baisse, ses effectifs aussi, tout comme sa crédibilité. Survivra-t-elle ?
C’est une première : aux États-Unis, un juge du Dakota du Nord a condamné Greenpeace International à verser 345 millions de dollars à Energy Transfer, une entreprise d’infrastructure pétrogazière. Un montant que l’ONG ne peut se permettre de payer, au risque de devoir mettre la clé sous la porte si le jugement passait en force de chose jugée. Le procès portait sur des manifestations, en 2016 et 2017, contre la construction du Dakota Access Pipeline, un oléoduc qui traverse le Dakota du Nord jusqu’à l’Illinois. Energy Transfer accuse Greenpeace d’avoir essayé d’empêcher sa construction en mobilisant des manifestants et envoyant du matériel pour installer des barrages.
Si l’ONG venait à disparaître, serait-ce une grande perte pour la cause environnementale ? Les difficultés qu’elle rencontre outre-Atlantique sont l’occasion de revenir sur son mode de fonctionnement et ses prises de position, notamment en matière de politique énergétique.
L’action directe au coeur de la stratégie militante
Depuis sa création en 1971, Greenpeace a fait de l’« action directe » le cœur de sa stratégie militante. Créée à l’origine pour stopper les essais nucléaires, ses combats se sont ensuite multipliés. Sabotages dans le port de Reykjavík, en Islande, contre des navires baleiniers en 1977 ; protestations contre les essais nucléaires dans le port d’Auckland en 1985 (dont résultera l’affaire du Rainbow Warrior) ; dégradation d’un champ expérimental de maïs génétiquement modifié au Royaume-Uni en 1999 ; blocage de raffineries (Exxon Mobil) ; intrusion dans des centrales à charbon et des centrales nucléaires ; intrusion dans des centrales d’achat (Leclerc) ; blocage de cargos… La logique est toujours la même : multiplier les actions médiatiques pour mobiliser l’opinion publique.
Certaines affaires ont donné lieu à des condamnations pour violation du droit de propriété, intrusion et dégradations ; d’autres à des acquittements, des tribunaux ayant parfois reconnu que l’ONG agissait pour prévenir un « dommage climatique ».
Nucléaire : la désinformation scientifique
Au-delà de l’action directe, Greenpeace organise des campagnes de communication qui ressemblent davantage à des tentatives de manipulation de l’opinion publique qu’à une volonté d’informer au travers d’articles scientifiquement fondés, argumentés et nuancés. Prenons le cas du nucléaire : quelques recherches suffisent pour repérer le biais foncièrement « anti » de l’ONG, à la limite du dogmatisme.
– Sur les déchets nucléaires par exemple, l’ONG se contente de dire, sur son site web, qu’ils sont « hautement radioactifs et le resteront pendant plusieurs milliers d’années ». Cet argument est trompeur par omission : il occulte le fait que 96 % d’entre eux sont recyclables, que la majorité sont à vie courte et peu radioactifs, et qu’il existe des solutions de stockage de long terme pour les déchets dits à vie longue.
– Greenpeace affirme aussi que l’usine de La Hague rejetterait dans la Manche des « millions de mètres cubes de déchets radioactifs liquides », sans donner plus d’informations. Il s’agit en réalité du tritium, l’un des trois isotopes d’hydrogène, qui est produit naturellement dans la haute atmosphère et dans les réactions nucléaires. Sa dispersion dans la Manche est surveillée et contrôlée par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Les seuils relevés au large des côtes sont rarement supérieurs à 5 becquerels (Bq). En comparaison, le seuil réglementaire fixé dans l’eau de consommation est de 100 Bq/L en France, et l’eau est considérée potable jusqu’à des concentrations de 10 000 Bq/L par l’OMS.
– Sur le vieillissement des centrales, Greenpeace prétend qu’elles dépasseraient la « date fatidique de durée de vie » pour laquelle elles ont été conçues (40 ans). Là encore, l’argument est d’une simplification abusive. Dans la loi française, il n’existe aucune date limite : les centrales sont contrôlées tous les dix ans par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), et c’est à l’exploitant de démontrer qu’elles peuvent fonctionner jusqu’à la prochaine visite. La fermeture de Fessenheim en 2017 ne reposait, en l’occurrence, sur aucun élément technique ou sécuritaire. Par ailleurs, aux États-Unis, des réacteurs sont exploités jusqu’à 60 voire 80 ans.
Le mirage du tout renouvelable
Greenpeace présente les énergies renouvelables (EnR) comme la solution ultime : elles seraient « plus propres, sûres et compétitives ». Cette fois encore, la réalité est plus nuancée, notamment lorsqu’on prend en compte leur viabilité économique.
– Propreté : les EnR reposent sur des chaînes de production fortement consommatrices de ressources, comme l’extraction de métaux rares, l’artificialisation des sols ou le recyclage limité des équipements. Leur empreinte environnementale est déplacée dans l’espace et dans le temps, mais elle est loin d’être inexistante.
– Sûreté : contrairement au nucléaire, les EnR sont intermittentes. Le facteur de charge, c’est-à-dire le taux réel d’utilisation des installations, est de l’ordre de 15 % pour le solaire et de 24,3 % pour l’éolien, contre 75 % pour le nucléaire. Elles nécessitent donc des énergies pilotables, souvent fossiles, pour garantir la stabilité du réseau électrique. En pratique, le développement des EnR s’accompagne d’un maintien, voire d’un renforcement, des infrastructures carbonées, comme on a pu le voir en Allemagne, pays qui a totalement raté son virage énergétique.
– Compétitivité : les EnR restent largement dépendantes de subventions publiques, de tarifs garantis ou de mécanismes de soutien. Une fois intégrés les coûts du système, leur coût réel pour la collectivité est bien supérieur aux prix affichés. En France, les investissements sont considérables, avec 21,7 milliards d’euros en 2022 pour les seules filières renouvelables.
Ces arguments ignorent également la question de la souveraineté énergétique. L’actualité internationale le montre : les chocs provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran ont contraint les technocrates bruxellois à reconnaître, après de longues années, leur erreur stratégique, puisque le choix de réduire la part de nucléaire dans l’électricité européenne a renforcé l’exposition aux marchés énergétiques mondiaux.
Écologie idéologique vs. écologie raisonnée
Greenpeace est devenue le symbole d’une écologie idéologique, en opposition avec l’écologie dite raisonnée, fondée sur des faits scientifiques et soucieuse du bien-être des êtres humains sur Terre. Cela ne date pas d’hier : Patrick Moore, l’un de ses fondateurs, avait décidé, pour cette raison, de claquer la porte en 1986. Quarante ans plus tard, rien ne semble avoir changé.
En France, les militants sont persuadés d’être en lutte contre « l’extrême droite » et le « carbofascisme ». Leur vision du monde peine toutefois à convaincre : avec une perte de 24 000 adhérents en quatre ans et des dons en baisse depuis plusieurs années, l’ONG devra réduire ses effectifs de près de 25 % d’ici l’été 2026.
C’est peut-être une bonne nouvelle pour la planète.
2 réponses
La disparition de Greenpeace ne sera pas une grande perte pour l’Humanité.
Leur utilisation systématique de l’écriture inclusive pour leur communication ne me manquera pas non plus…