La rénovation thermique est devenue l’un des piliers de la politique française du logement, mobilisant des dizaines de milliards d’euros au nom des économies d’énergie et de la lutte contre le changement climatique. Mais que reste-t-il des promesses une fois les travaux réalisés ? La France s’est enfermée dans une stratégie fondée sur un outil imparfait et jamais véritablement évaluée.
Ce qu’il faut en retenir :
Les économies d’énergie réelles obtenues après rénovation sont souvent très inférieures aux gains théoriques annoncés par le DPE.
La fiabilité du modèle 3CL, devenu le fondement d’obligations de travaux et d’interdictions de louer, est contestable.
Cette politique fragilise de nombreux propriétaires et contribue au recul de l’investissement locatif.
Des risques techniques et sanitaires existent pour certaines rénovations du bâti ancien. Une évaluation indépendante des politiques menées doit être menée.
Le danger financier comme point d’entrée
Atlantico : Depuis dix ans, la France a engagé des dizaines de milliards d’euros dans la rénovation thermique MaPrimeRénov’, certificats d’économies d’énergie, éco-PTZ… L’objectif affiché : rénover 500 000 logements par an, réduire massivement la facture énergétique des Français et tenir nos engagements climatiques. Où en est-on réellement ? Les économies constatées sur les factures sont souvent très inférieures aux projections annoncées — et si tout ce dispositif reposait sur des chiffres fondamentalement enjolivés ?
Philippe Ansel : Tout à fait, on oublie trop que comme dans tous les domaines, l’argent est une ressource rare. L’étude de l’INSEE de juillet 2025 « Effets de l’isolation thermique des logements sur la consommation réelle d’énergie résidentielle » est éclairante à ce sujet. Elle a évalué l’évolution de la consommation réelle de gaz et d’électricité à la suite de la réalisation de travaux d’isolation dans les maisons individuelles ayant bénéficié des deux dispositifs d’aide Ma Prime Rénov’ et les certificats d’économie d’énergie.
Ces gains réels ont été comparés aux gains attendus calculés par la méthodologie 3CL du diagnostic de performance énergétique (DPE) correspondant à une estimation théorique de l’amélioration de la qualité du bâti. Cette étude permet donc de mesurer l’efficacité des recommandations de travaux du DPE.
Le rapport constate une baisse moyenne de 5,4 % de la consommation globale d’électricité pour les logements chauffés à l’électricité et de 8,9 % pour le gaz pour les logements chauffés au gaz après travaux. Il montre également que les économies d’énergie représentent en moyenne 36 % des économies énergétiques théoriques prévues par 3CL pour l’électricité et 47 % pour le gaz.
Selon l’étude, les ménages chauffés par l’électricité avaient une facture annuelle moyenne de 1900€ avant les travaux d’isolation. Les travaux ont conduit à une réduction de la facture d’énergie en moyenne de 114€ par an. Les ménages ayant bénéficié de La Prime Rénov’ ont économisé légèrement plus -120€ par an en moyenne- grâce à des travaux d’isolation dont le prix s’élevait à 14 300€. Cela signifie que la dépense effectuée pour la réalisation des travaux ne sera rentabilisée qu’en 119 ans alors que la durée de vie maximale d’une isolation est de 50 ans. L’investissement ne sera jamais rentabilisé.
Les émissions de CO2 étaient estimées pour ces ménages chauffés à l’électricité à 820 kg de CO2 par an avant travaux et ont été réduites de 40 kg par an par l’isolation, l’électricité étant une énergie peu émettrice de carbone en France.
Sur 50 ans (durée de vie maximale des travaux d’isolation), on aboutit ainsi à une économie de C02 de 2 tonnes, soit un coût de la tonne de CO2 évitée de 7150 euros (14300 / 2). Ce montant représente 28 fois la nouvelle valeur de l’action pour le climat fixée par la Commission Quinet à 256 euros la tonne d’équivalent CO2 pour 2025. Rappelons que cette valeur, exprimée en euros, donne une évaluation de la valeur monétaire que la société doit accorder aux investissements publics et privés pour atteindre notre objectif de réduction des émissions de CO2. Si nous réalisons systématiquement des travaux aussi peu performants, la réduction des émissions de CO2 serait ainsi 28 fois plus onéreuse que ce que nous avons programmé et ne pourrait en fait pas être réalisée faute de ressources financières.
Pour l’électricité, à ce niveau de coût de la tonne de CO2 évitée, ces travaux constituent un véritable gaspillage des ressources financières du pays, car, dans le domaine de l’action climatique, l’argent constitue la ressource rare. Si nous le gaspillons de cette façon, il ne sera plus disponible pour des actions réellement efficaces.
Les ménages chauffés au gaz connaissent une baisse de leur facture annuelle de 91€ par an grâce aux travaux d’isolation.
Les ménages ayant bénéficié de MaPrimeRénov’ ont économisé davantage, en moyenne 150€ par an, pour un coût moyen de l’isolation de 13 700€. Le temps de retour financier des travaux d’isolation est donc plus court que pour l’électricité : 91 ans pour rentabiliser l’investissement. Mais cela reste supérieur à la durée de vie de l’isolation de 50 ans. L’investissement ne sera également jamais rentabilisé.
Selon l’étude, ces travaux ont permis une diminution des émissions de CO2 de 199 kg par an et par logement. Sur 50 ans (la durée de vie maximale des travaux d’isolation), on aboutit à une économie de C02 de 9,95 tonnes soit 1377 euros par tonne de CO2 (13700 / 9,95). Ce montant représente 5,4 fois la valeur de l’action pour le climat fixée par la Commission Quinet à 256 euros la tonne d’équivalent CO2 pour 2025. Ce ratio est très élevé, même s’il est moins extravagant que pour l’électricité.
Cela montre que le recours à notre électricité décarbonée ne doit plus être pénalisé dans le DPE par le coefficient d’énergie primaire qui double l’ensemble des déperditions calculées par 3CL (X1,9).
Bertrand Moine : Le diagnostic est sans appel. Selon mon rapport publié chez Génération Libre avec Robin Rivaton, le modèle de calcul utilisé par le DPE surestime systématiquement les consommations énergétiques des logements de 30 % en moyenne, selon une analyse du Conseil d’analyse économique (CAE) et de l’ADEME. Sur le bâti collectif ancien, cette surestimation atteint même 248 %, ce qui signifie que les recommandations de travaux reposent sur une évaluation radicalement déconnectée de la réalité.
Cette déconnexion entre théorie et pratique explique pourquoi les économies réelles sur les factures énergétiques restent très inférieures aux promesses. Les ménages investissent des dizaines de milliers d’euros en travaux de rénovation thermique sur la base de calculs qui ne reflètent pas leur consommation réelle. Le budget de Ma PrimeRénov’ s’est d’ailleurs contracté de 4 milliards d’euros à 2,5 milliards entre 2024 et 2025, signalant une prise de conscience progressive de l’inadéquation du dispositif.
Le vrai danger financier n’est donc pas tant l’absence de résultats que la destruction de valeur patrimoniale fondée sur des chiffres faux. Des millions de propriétaires se retrouvent avec des biens reclassés en passoires thermiques sur la base de calculs erronés, subissant une décote immédiate sans avoir commis aucune négligence.
Le danger d’un outil bancal érigé en loi
Le DPE est devenu la boussole absolue de toute la politique du logement, jusqu’à imposer des travaux très coûteux aux propriétaires. Mais il repose sur des calculs théoriques déconnectés des usages réels. N’est-ce pas dangereux de fonder des obligations aussi lourdes — et des destructions de valeur patrimoniale aussi massives — sur un instrument aussi imparfait ?
Bertrand Moine : Le DPE n’a jamais été conçu pour être opposable. C’est un outil informatif simple et bon marché, destiné à inciter les propriétaires à réaliser un audit énergétique plus fiable. Or, il a été transformé en instrument normatif fondant des interdictions de louer et des obligations de travaux, sans jamais être validé expérimentalement.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 71 % des DPE attribuent une étiquette erronée, selon l’étude Hello Watt de 20234. Le modèle 3CL, qui date de 15 ans, n’a jamais été recalibré sur des mesures réelles de consommation. Ses défauts structurels sont bien identifiés : la pénalisation systémique des logements anciens antérieurs à 1948 par des valeurs par défaut inadaptées, et la pénalisation du chauffage à l’électricité par un coefficient en énergie primaire (1,9) qui double artificiellement les déperditions .
Notre rapport technique avec Philippe Ansel conclut sans ambiguïté : « Le DPE actuel n’est pas en mesure de remplir les deux rôles que lui assignent les pouvoirs publics ». Les recommandations qu’il produit peuvent être impossibles à mettre en œuvre dans les appartements en copropriété (qui constituent la majorité du parc locatif actuel) et beaucoup plus coûteuses et moins efficaces qu’annoncé.
Fonder des interdictions de louer sur un tel outil revient à ériger en loi une mesure dont on sait qu’elle est fausse dans 7 cas sur 10. C’est le danger démocratique majeur : une norme qui détruit sans mesure, qui interdit sans évaluer.
Philippe Ansel : Le DPE est présenté par l’administration à tort comme un « outil de mesure » qui renseigne sur la performance énergétique d’un logement ou d’un bâtiment. À tort, car ce n’est nullement un outil de mesure homologué, mais une estimation par calcul (3CL) de la consommation énergétique d’un logement en fonction de ses caractéristiques de construction.
Ces estimations de 3CL irriguent toute la politique de rénovation française, la consommation « théorique » prédite par le DPE via 3CL étant la mesure centrale pour modéliser les économies d’énergie et donc les économies d’énergie et la décarbonation attendues d’une rénovation. Malheureusement ce modèle de calcul n’est pas fiable et l’administration le savait depuis 2007 grâce à l’étude CONNAISSANCE DES BÂTIMENTS ANCIENS & ÉCONOMIES D’ÉNERGIE réalisée par la Direction Générale de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Construction
L’étude présente l’intérêt majeur d’avoir comparé les consommations réelles des logements avec les consommations prédites par trois modèles : 3CL, ClimaWin et EcPro. Or, 3CL était le plus défaillant.
Le contraste entre la qualité et l’homogénéité des prédictions de EcPro et de celles de 3CL montrent que les défaillances de 3CL, à savoir ses fortes surestimations et leur volatilité, ne s’expliquent pas par les écarts de comportement des habitants, mais par son incapacité à modéliser les caractéristiques thermiques du bâti ancien qui fait souvent appel à plusieurs matériaux de construction, parfois mis en œuvre dans la même paroi. C’est la raison pour laquelle l’ancien DPE établi sur factures pour les immeubles antérieurs à 1948 s’avérait beaucoup plus pertinent.
Cette étude a été commanditée par le Ministère de l’Écologie et du Développement Durable. L’administration a donc choisi 3CL, en connaissant ses importantes insuffisances. Pourquoi ce choix, alors que les logements anciens représentent 30 % du parc ?
Parce que les temps de saisie des données d’entrée pour un logement ancien sont en moyenne, selon l’étude, de plusieurs dizaines de minutes avec 3CL, de 3 à 6 jours pour EcPro et de 5 à 15 jours pour ClimaWin. Ces différences permettent de comprendre le choix de 3CL malgré son caractère fruste et simpliste. Il nécessite un nombre limité de données en entrée et, de ce fait, peut être opéré par des personnes sans compétence de la thermique ou du bâti, ce qui est actuellement le cas de la presque totalité des diagnostiqueurs.
Utiliser EcoPro aurait induit un coût du diagnostic beaucoup trop élevé pour être acceptable par le public et aurait nécessité un personnel qualifié que la France ne possède pas à grande échelle. La massification de la démarche a amené à choisir 3CL par défaut. Ce choix était compréhensible, car en 2006 le DPE s’inscrivait dans une logique d’information et de sensibilisation. Sa fonction était d’informer le maître d’ouvrage, l’acquéreur ou le locataire de la consommation énergétique du logement et de l’inciter, le cas échéant, à mettre en œuvre des mesures d’économie d’énergie.
La réussite de sa massification a inscrit le DPE dans le paysage au point de faire croire que 3CL était fiable, ce qui a mené à rendre opposable le DPE et à programmer un échéancier des interdictions de louer en 202. On a oublié les défaillances intrinsèques de 3CL qui le rendent inapte à fonder ses décisions, au moins en ce qui concerne les bâtiments anciens.
Ainsi, le caractère sommaire de 3CL, qui a permis la massification du DPE, devient son principal handicap pour légitimer le caractère opposable du DPE et les interdictions de louer qui en découlent. 3CL n’a pas de véritable assise scientifique et son manque de fiabilité que révèlent les énormes écarts entre ses calculs et la réalité des consommations ne lui permettent pas de justifier des décisions administratives aussi lourdes pour les bâtiments anciens.
Par ailleurs, la qualification des diagnostiqueurs est insuffisante : la certification s’obtient à partir d’un taux de réussite de 75 % de bonnes réponses, aux 75 questions issues d’un référentiel national. Aucune profession technique ne se caractérise par un niveau d’exigence aussi faible.
Croire qu’une prestation de 200 euros finançant par ailleurs les diagnostics électricité, plomb, termites… réalisée par un personnel peu qualifié permet de rendre compte de la performance thermique de bâtiments anciens caractérisés par la diversité et la complexité de leurs pratiques constructives et permet en outre de faire des recommandations de rénovation pertinentes n’a tout simplement pas de sens.
Le danger social : la trappe patrimoniale
Des millions de propriétaires — souvent modestes — se retrouvent avec un bien dévalué, invendable ou soumis à des obligations de travaux qu’ils ne peuvent pas financer. La rénovation thermique, censée protéger les plus vulnérables, n’est-elle pas en train de les piéger dans une trappe patrimoniale sans issue ?
Philippe Ansel : Tout à fait. Et leur situation dissuade l’investissement locatif. Je voudrais pointer à cet égard les méfaits de la crise du logement pour les jeunes qui reste largement ignorés.
Selon l’enquête Odoxa pour Nexity « Les jeunes et l’accès au logement » publiée en janvier 2026[24], 61 % des 18-34 ans assurent avoir déjà rencontré des difficultés à trouver un logement, soit 23 points de plus que les 35 ans et plus.
Parmi eux, plus des deux-tiers des jeunes de 18 à 34 ans (68 %) ont dû renoncer à au moins un élément fondamental dans leur vie faute d’accéder à un logement correspondant à leurs besoins. Parmi ces 68 % :
- 40 % ont renoncé à habiter dans la ville de leur choix ;
- 30 % ont déjà renoncé à un emploi ;
- 24 % ont renoncé à suivre les études ou formations qu’ils souhaitaient ;
- 21 % ont renoncé à avoir des enfants ;
- 20 % ont renoncé à vivre en couple.
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Bertrand Moine : La trappe patrimoniale est devenue réalité. Depuis juillet 2021 et l’entrée en vigueur du DPE opposable, les passoires thermiques subissent une décote croissante sur le marché de la vente. Les propriétaires modestes qui ont acheté un petit appartement haussmannien ou une maison ancienne dans une région rurale se retrouvent soudainement avec un bien dévalué, invendable à un prix décent, et soumis à des interdictions de louer qui éliminent toute possibilité de financer les travaux par les revenus locatifs.
Le mécanisme du piège fonctionne en trois étapes. D’abord, on a laissé entendre qu’il était interdit de louer : depuis janvier 2025, cela concerne les logements classés G. En janvier 2028, ce sera au tour des logements classés F ( soit 860 000 logements supplémentaires menacés de sortie du marché). Deuxièmement, la décote à la vente : les acheteurs intègrent désormais le coût de la rénovation énergétique dans leurs offres, créant un écart de prix structurel entre les logements bien classés et les passoires. Troisièmement, l’impossibilité de financer : sans revenus locatifs, sans accès aux aides publiques (MaPrimeRénov’ réduit de 40 %), le propriétaire modeste ne peut pas rénover. Il ne peut ni louer, ni vendre à un prix acceptable, ni rénover. Il est piégé.
Le taux d’attrition parle pour lui : 75 % des bailleurs de biens classés G ne rénovent pas, ils retirent du marché. Ce n’est pas par paresse ou malveillance, c’est parce que l’équation économique est devenue impossible. La rénovation thermique, censée protéger les plus vulnérables, les sacrifie sur l’autel d’une norme mal calibrée.
Le danger sanitaire qu’on tait
À force de vouloir des logements toujours plus étanches, n’a-t-on pas créé un nouveau problème de santé publique ? Humidité, moisissures, air vicié, pathologies respiratoires — en supprimant les passoires thermiques, sommes-nous en train de fabriquer des passoires à air dont personne ne parle ?
Philippe Ansel : Oui, complètement.
L’étude CONNAISSANCE DES BÂTIMENTS ANCIENS & ÉCONOMIES D’ÉNERGIE réalisée par la Direction Générale de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Construction[1], que j’ai précédemment montré que le bâti ancien est conçu comme un « système respirant ». Son enveloppe est généralement « perméable », échangeant air et humidité, recevant et régulant les apports solaires. À l’inverse, les logements neufs sont conçus comme des boîtes les plus étanches possibles, imperméables et ventilées artificiellement, et donc beaucoup moins sensibles au contexte extérieur. La forte corrélation entre l’humidité intérieure et extérieure des bâtiments anciens du panel met en évidence la sensibilité de ces constructions vis-à-vis de l’humidité et l’importance du phénomène de respiration pour ces bâtiments et l’opposition structurelle avec les constructions industrialisées modernes (Bâtiment témoin 11 en rouge).
Nous sommes au cœur de l’inaptitude de 3CL à rendre compte de la réalité de la performance thermique des logements anciens. Il a été conçu pour modéliser les constructions industrialisées récentes et s’avère incapable d’appréhender le système respirant des constructions anciennes. Il pénalise ainsi dans sa notation la perméabilité des bâtiments et émet des recommandations pour la supprimer, avec les risques afférents.
L’ étude pointe les principaux risques encourus:
- des qualités hygrothermiques intrinsèques du bâti pourraient être détruites ;
- des pathologies pourraient se développer, réduisant éventuellement l’espérance de vie de certains bâtiments.
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L’étude conseille en particulier de :
- ne pas appliquer sur des maçonneries anciennes d’enduits ou de revêtements trop rigides ou trop imperméables à la vapeur d’eau ;
- ne pas accoler sur la face intérieure des murs des matériaux imperméables. Dans le bâti ancien, les enduits intérieurs sont souvent réalisés au plâtre ;
- ne pas imperméabiliser ou accoler à ces murs des panneaux sans aménager une lame d’air ventilée, ce qui peut provoquer une accumulation d’eau dans les murs ou panneaux, et engendrer des pathologies ;
- ne pas remplacer les anciennes fenêtres qui étaient perméables à l’air et qui permettaient ainsi la ventilation du logement, par des fenêtres neuves et étanches sans entrée d’air, donc qui ne permettent plus d’assurer la ventilation. Il y a alors risque d’apparition de condensations et de moisissures et d’autres champignons dans les parois du bâtiment.
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Il s’agit en fait des gestes préconisés par le DPE. La seule précaution émise par le DPE se limite à des mentions très générales.
Bertrand Moine : C’est un angle mort majeur de la politique française du DPE : les recommandations sommaires du DPE peuvent mettre en danger la santé des logements anciens et de leurs occupants. Le modèle 3CL a été conçu pour les constructions modernes, pas pour le bâti ancien. Ses recommandations standard (isolation intérieure des murs, réduction drastique de la ventilation) sont inadaptées aux logements anciens et peuvent créer des problèmes d’humidité et de condensation. Une proposition de loi a d’ailleurs été mise à l’ordre du jour à l’Assemblée sur l’immobilier patrimonial. Comment envisager de faire une isolation thermique par l’extérieur sur une maison à colombage Alsacienne qui existe depuis des centaines d’années?
Les données sur la qualité de l’air intérieur sont alarmantes. 43 % des personnes atteintes de maladies respiratoires chroniques déclarent que l’humidité et les moisissures aggravent leurs symptômes. Selon l’ADEME, les logements mal ventilés peuvent avoir une pollution intérieure 5 à 9 fois supérieure à celle de l’air extérieur. Les pathologies respiratoires liées à la mauvaise qualité de l’air intérieur causent 40 000 à 48 000 décès par an en France.
En supprimant les passoires thermiques sans améliorer la ventilation, on risque de créer des « passoires à air » : des logements étanches, mal ventilés, où l’humidité s’accumule et où les polluants intérieurs s’emprisonnent. C’est un échange de risques sanitaires : moins de déperditions thermiques, mais plus de moisissures et d’air vicié. Pour les personnes âgées, les enfants et les malades respiratoires, ce calcul peut être catastrophique.
Le DPE optimise la performance hivernale d’un logement. Mais un propriétaire qui rénove pour passer en classe A peut se retrouver avec un appartement étanche et sans inertie, transformé en fournaise dès juin. N’est-on pas en train de fabriquer des bouilloires thermiques labellisées ?
Bertrand Moine : Le modèle 3CL ayant été conçu en fonction des méthodes de construction modernes, ses recommandations standard sont inadaptées au bâti ancien qu’elles peuvent mettre en péril.
Le problème est double. D’abord, le DPE ne modélise pas l’inertie thermique ni les problématiques de surchauffe estivale, qui sont cruciales pour assurer le confort thermique en été et éviter la surchauffe. Ensuite, les recommandations du DPE poussent systématiquement à l’étanchéification maximale sans tenir compte des caractéristiques du bâti ancien.
Le bâti ancien est conçu comme un « système respirant ». Son enveloppe est généralement perméable, échangeant air et humidité, recevant et régulant les apports solaires. À l’inverse, les logements neufs sont conçus comme des boîtes les plus étanches possibles, imperméables et ventilées artificiellement. Appliquer la logique des constructions modernes au bâti ancien transforme effectivement ces logements en « bouilloires thermiques » étanches, sans inertie thermique, incapables de réguler naturellement les apports solaires estivaux.
C’est particulièrement vrai pour les petits appartements haussmanniens ou les maisons anciennes en pierre. Un propriétaire qui isole les murs par l’intérieur selon les recommandations du DPE supprime la capacité du bâti à accumuler et restituer la chaleur progressivement. En été, sans inertie thermique, sans possibilité d’échange d’air naturel, le logement devient inhabitable dès juin.
La mise en œuvre de travaux d’isolation sans une compréhension précise de la dynamique thermique du bâti peut aggraver les problèmes de surchauffe ou nuire à la stabilité thermique du logement. C’est le piège de la rénovation thermique imposée par le DPE : elle optimise pour l’hiver en sacrifiant l’été, créant des logements inconfortables et potentiellement dangereux pour les personnes âgées ou fragiles lors des vagues de chaleur.
Le danger démocratique : une politique jamais évaluée
La France s’est enfermée dans une doctrine de la rénovation thermique sans jamais en mesurer honnêtement les résultats. Derrière les annonces, une réalité s’impose : des fraudes massives aux CEE, une filière qui s’enrichit, des ménages qui n’y ont pas accès ou qui s’endettent sans retour. N’est-ce pas cela, le vrai danger — une politique construite sur un déni institutionnel, confortable pour les pouvoirs publics, lucrative pour la filière, et décevante pour les Français qui y ont cru ?
Philippe Ansel : C’est une politique construite sur un déni institutionnel. Les pouvoirs publics ont annoncé des objectifs ambitieux (500 000 rénovations par an) sans jamais en mesurer les résultats. La filière s’enrichit sur les diagnostics et les recommandations. Les ménages modestes s’endettent ou perdent leur patrimoine. Et les Français qui ont cru aux promesses de rénovation thermique découvrent que le système repose sur des chiffres faux, des évaluations inexistantes, et des intérêts privés bien protégés.
Je suis expert en énergie, pas en démocratie. Mais ce que j’ai observé au fil des années, c’est la prédominance d’une approche avant tout idéologique des sujets énergétiques, y compris au sein de de l’administration. On oriente les choix, on masque des données, on refuse le débat scientifique.
En particulier, les avis de l’académie des sciences et technologies sont systématiquement ignorés alors qu’elle est probablement l’institution la plus qualifiée pour éclairer nos choix collectifs.
Bertrand Moine : Le danger démocratique majeur est l’absence totale d’évaluation d’impact. Pierre Moscovici, Premier président de la Cour des comptes, l’a explicitement déclaré en juin 2025 : « Aucune évaluation prévue sur le marché locatif et le marché immobilier ». La France a engagé une politique massive d’interdictions de louer sans jamais mesurer ses effets réels sur l’offre, les prix, ou l’accès au logement.
Cette absence d’évaluation crée un vide institutionnel où prospèrent les intérêts privés. Le marché du diagnostic immobilier pèse 1,5 milliard d’euros et fait vivre 16 000 diagnostiqueurs. La complexification croissante du dispositif (réformes successives du calcul DPE, nouvelles obligations) rend cet écosystème indispensable tout en opacifiant le marché pour les propriétaires. Les acteurs qui vivent de la norme ont intérêt à sa perpétuation, créant une résistance structurelle à la simplification.
Les fraudes aux certificats d’économies d’énergie (CEE) et à MaPrimeRénov’ révèlent l’ampleur du problème : le rapport Labaronne (décembre 2025) a identifié 80 000 faux DPE. Ces fraudes ne sont pas des accidents, elles sont le symptôme d’un système où les incitations financières surpassent les contrôles.
Le sentiment des bailleurs résume le désastre politique : en trois ans, le solde d’opinions s’est inversé. En juin 2022, les bailleurs étaient +12 points plus nombreux à vouloir investir qu’à vouloir se désengager. En septembre 2025, le solde devient négatif (−2 points) : pour la première fois, plus de bailleurs veulent sortir du marché locatif qu’y entrer18. Trois raisons dominent : fiscalité (32 %), gestion (25 %), et travaux DPE (20 %)19.
C’est une politique construite sur un déni institutionnel. Les pouvoirs publics ont annoncé des objectifs ambitieux (500 000 rénovations par an) sans jamais en mesurer les résultats. La filière s’enrichit sur les diagnostics et les recommandations. Les ménages modestes s’endettent ou perdent leur patrimoine. Et les Français qui ont cru aux promesses de rénovation thermique découvrent que le système repose sur des chiffres faux, des évaluations inexistantes, et des intérêts privés bien protégés.
Une réponse
Excellent article (bien que je n’aie pas tout compris). je ne suis pas une scientifique, je n’ai qu’une connaissance empirique de ce que peuvent être les problèmes rencontrés dans un bâtiment–parce que ça m’a toujours intéressée— mais je savais déjà (intuitivement ou en comparant avec ce que je savais, et en parlant avec les diagnostiqueurs, en leur posant des questions sur leurs DPE— on comprend très vite qu’on est devant des aberrations —) dès le début de cette folie du DPE contraignant , que c’en était une (de folie) (et d’ailleurs beaucoup d’architectes le disent. On se demande dans ces conditions pourquoi le gouvernement s’enferre dans ces stupidités, et n’en démord pas … (je vois la patte entêtée de M. Macron directement ) comment ces gens peuvent ils être aussi bornés ? c’est là la question… malheureusement, on se rend compte que le logement et l’habitat ne sont pas les seuls secteurs concernés … C’est PARTOUT, dans notre beau pays, dans pas mal de secteurs, que ça déc… sérieusement (à noter que le DPE, d’après Chat GPT –interrogé il y a quelques mois– , existe quasiment partout en Europe, mais qu’il est contraignant seulement en France …