(Par Vincent Czeszynski dans Contrepoints du 20/7/26)
À chaque épisode de chaleur, la France rejoue la même séquence. Les cartes météo virent au rouge. Les chaînes d’information installent leurs envoyés spéciaux devant les fontaines publiques. Les préfectures déclenchent leurs alertes.
Et l’État Nounou, cher à Mathieu Laine, rappelle solennellement aux citoyens qu’il faut boire de l’eau, fermer les volets, éviter les efforts physiques aux heures chaudes et rechercher des espaces rafraîchis. Difficile de contester ces recommandations. Mais après trente ans de politique climatique, la question mérite d’être posée : n’avons-nous pas mieux à offrir aux Français ?
Depuis le début des années 1990, l’Europe a fait de la réduction des émissions de gaz à effet de serre le cœur de sa politique climatique. Cette orientation n’a pas été vaine : les émissions de l’Union européenne ont diminué de près de 40 % depuis 1990, et la France a suivi une trajectoire comparable, quoique moins spectaculaire en raison d’un mix électrique déjà largement décarboné. Cet effort peut se poursuivre, à condition de ne pas sacrifier au passage la compétitivité européenne ni le pouvoir d’achat des ménages.
Mais il a progressivement relégué au second plan une autre mission essentielle : préparer le pays aux conséquences du réchauffement. Canicules, sécheresses, incendies, inondations : ces phénomènes ne relèvent plus seulement des rapports d’experts. Ils affectent déjà la vie quotidienne de nombreux territoires. Entre 2014 et 2022, près de 33 000 décès ont été attribués à la chaleur en France selon Santé publique France. Ce chiffre devrait occuper davantage le débat public que bien des objectifs affichés pour 2040 ou 2050.
Un dédale institutionnel et un flou juridique
Selon I4CE, les investissements dans la décarbonation ont dépassé 100 milliards d’euros en France en 2024, à comparer aux un à deux milliards consacrés à l’adaptation. L’écart est colossal.
Moins de 2 % de l’effort climatique national est aujourd’hui consacré à préparer le pays aux conséquences du réchauffement.
Les bénéfices de la décarbonation sont par nature mondiaux et dépendront largement de la capacité des grands émetteurs à suivre une trajectoire comparable. Les bénéfices de l’adaptation, eux, sont locaux, immédiats et directement perceptibles par les citoyens. Une école adaptée aux fortes chaleurs protège des élèves. Un EHPAD mieux équipé protège des personnes âgées. Des infrastructures renforcées limitent les dégâts lors d’inondations. Ces résultats sont visibles, mesurables, immédiats.
Le manque de moyens n’explique toutefois pas tout. Comme sur tant d’autres sujets, notre dédale institutionnel ralentit les décisions, dilue les responsabilités et entrave les réalisations.
Jugez plutôt. Entre le ministère, le SGPE, le CGDD, le SDES, l’IGEDD, les DREAL, les DDT(M), les agences de l’eau, l’ADEME, le CEREMA, le BRGM, l’INERIS, l’OFB, le Conservatoire du littoral, les parcs nationaux, l’ANSES, le CSTB, l’IGN, Météo-France, l’ANDRA et quelques autres opérateurs, on approche d’un paysage d’une centaine de structures publiques intervenant directement ou indirectement sur l’environnement, l’énergie, l’eau, la biodiversité, les risques ou l’aménagement.
Quand les responsabilités sont dispersées, chaque acteur tend à assurer la sécurité juridique de son périmètre, à ajouter des demandes documentaires, à multiplier les avis ou à surinterpréter le risque. Les rapports s’empilent, les collectivités croulent sous les injonctions contradictoires et les projets patinent. Trop d’échelons, trop d’acteurs, aucun responsable.
Il faut plus de subsidiarité et plus de privé
L’adaptation devrait être l’une des politiques publiques les plus décentralisées qui soient. Les besoins de Dunkerque ne sont pas ceux de Marseille. Les défis de la Camargue ne sont pas ceux du Massif central. Les solutions pertinentes dans une métropole dense ne sont pas celles d’un territoire rural exposé aux incendies. L’État produit les données climatiques et finance les infrastructures stratégiques. Mais la réussite dépendra surtout de la capacité des territoires et du secteur privé à agir vite, avec des responsabilités clairement établies.
À cette complexité administrative s’ajoute parfois une forme de blocage idéologique. La climatisation en est l’exemple le plus visible. Dans un pays dont l’électricité est largement décarbonée grâce au nucléaire et à l’hydraulique, protéger des élèves, des patients ou des personnes âgées contre des épisodes de chaleur extrême continue parfois à susciter davantage de réticences que certaines politiques climatiques beaucoup plus coûteuses et beaucoup moins directement utiles.
L’ADEME elle-même contribue parfois à cette méfiance. Dans une interview accordée à RTL le 19 juin, son directeur adjoint chargé de l’expertise et des programmes évoquait ainsi le risque qu’une généralisation de la climatisation augmente les températures urbaines de 2 à 4°C.
Au-delà du caractère plus que discutable de ce chiffre, il est révélateur que le débat soit encore souvent abordé sous l’angle des inconvénients de la climatisation plutôt que sous celui de la protection des populations les plus vulnérables.
L’adaptation n’est pas un renoncement. C’est une politique de protection. Personne ne propose de climatiser indistinctement chaque bâtiment du pays. Mais il est difficile de comprendre pourquoi tant d’écoles, d’hôpitaux, d’EHPAD ou de transports collectifs demeurent insuffisamment préparés à des étés qui ne ressemblent déjà plus à ceux du XXe siècle.
Un pays qui consacre plus de cent milliards d’euros par an à sa politique climatique devrait être capable d’offrir davantage que de simples conseils.