Réindustrialisation, décarbonation… Il ne faudrait pas oublier les entreprises de taille intermédiaire

Si la France a été capable depuis 1990 de réduire de 25% ses émissions de CO₂, elle le doit en grande partie à la désindustrialisation et aux efforts de quelques groupes industriels encore présents sur le sol national. Mais le plus facile a été fait et n’a pas apporté que des bénéfices au pays. Il faut maintenant passer impérativement à une autre phase. Etre capable de continuer à réduire les émissions tout en réindustrialisant, ce qui est une nécessité pour retrouver souveraineté et prospérité et pour réduire un déficit commercial abyssal. Cela ne peut se faire qu’avec les entreprises de taille moyenne, permettant un meilleur maillage du territoire, et par l’innovation des procédés de fabrication et une électrification massive. On en est encore très loin…

En 2022, la France a émis 404 millions de tonnes de CO₂ équivalent, soit 25% de moins qu’en 1990, année de référence pour le protocole de Kyoto. Bien qu’orientée dans la bonne direction, cette trajectoire de réduction doit encore s’accélérer pour atteindre les objectifs fixés: une baisse de 55% des gaz à effet de serre d’ici 2030 et la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Graphique: The Conversation France CCSource: Auteurs. Créé avec Datawrapper.

Comment la France a-t-elle réussi à décarboner jusqu’à présent? Sur les 136 millions de tonnes de CO2 équivalent gagnées entre 1990 et 2022, 66 millions, soit près de la moitié, proviennent d’une réduction des émissions de l’industrie manufacturière.

Graphique: The Conversation France CCSource: Auteurs. Créé avec Datawrapper.

Ce recul contraste très largement avec l’évolution des émissions industrielles mondiales qui, entre 2000 et 2022, ont bondi de 64%. Plusieurs facteurs expliquent cette divergence de trajectoires et tous ne sont pas forcément positifs pour l’environnement. Tenter de les identifier, comme nous le faisons dans notre rapport « Décarbonation, réindustrialisation & Entreprises de Taille Intermédiaire » donne quelques clés pour penser la suite de ce mouvement global de réduction de la pollution atmosphérique.

Une décarbonation « facile » jusqu’alors ?

Si réduire les émissions de production est une nécessité, la question plus fondamentale est celle de l’empreinte carbone réelle de notre mode de vie. Quand décarboner signifie importer plus, l’empreinte française se voit gonflée du contenu carbone de la production dans des économies moins vertueuses sur le plan environnemental. Or, la mesure des seules émissions locales ne tient pas compte du contenu importé. Dans ce cas, la décarbonation apparente peut s’accompagner en réalité d’une aggravation du problème environnemental.

A contrario, exporter davantage de produits plus vertueux grâce à une énergie plus décarbonée en Europe serait un gage de réduction globale des émissions, peut-être au prix d’émissions moins limitées pour ce qui concerne le Vieux continent. Réduire le déficit de notre balance commerciale tout en diminuant les émissions globale, tel est l’enjeu de la réindustrialisation verte. On est en cependant très loin aujourd’hui.

Si l’industrie française a réduit ses émissions depuis la signature du protocole de Kyoto, c’est en effet en partie car elle a connu une réduction de sa production manufacturière sur la période (-11% entre 2006 et 2022) contrairement à d’autres économies, notamment en Asie (+124 % entre 2006 et 2022), qui se sont fortement développées.

Graphique: The Conversation France CCSource: Auteurs. Créé avec Datawrapper.

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L’industrie française a aussi su décarboner sa production en s’appuyant sur un meilleur mix énergétique utilisant de moins en moins de pétrole et de charbon, signal plus positif. Elle a également bénéficié d’innovations de rupture, en particulier dans la chimie qui a radicalement réduit ses émissions de protoxyde d’azote dans la fabrication d’acide adipique, d’acide nitrique et d’acide glyoxylique. De telles bonnes surprises sont cependant rares, et les prochaines innovations de rupture qui pourront engendrer de telles réductions ne sont pas encore connues.

Priorités aux grands sites? Oui, mais…

Pour accompagner l’effort de décarbonation, l’Union européenne a lancé le paquet fit for 55. La politique publique française se concentre, elle, principalement sur les 50 sites les plus émetteurs, le fameux top 50. Objectif fixé par le président de la République le 8 novembre 2022: diviser par deux les émissions industrielles françaises des cinquante sites les plus polluants au cours de la prochaine décennie avec 54 milliards d’euros mis sur la table pour accompagner le mouvement. Fin janvier, le premier ministre Gabriel Attal a annoncé une démarche similaire en direction des 50 sites mettant le plus d’emballages plastiques sur le marché.

Certes, ces sites représentent à eux seuls près de 60% des émissions industrielles et constituent incontestablement une cible de choix pour la décarbonation. Ils sont en outre surtout actifs dans les secteurs de la métallurgie, des matériaux de construction et de la chimie. Ces sites produisent les biens « simples » nécessaires à la fabrication des biens industriels plus complexes. La décarbonation de ces sites aura donc un impact direct sur leurs émissions, mais aussi un impact indirect pour les autres secteurs. Accompagner l’effort de ces sites favorise de plus leur maintien sur le territoire, ce qui est une question de souveraineté qui légitime elle aussi une telle intervention.

L’intérêt porté aux 50 sites les plus émetteurs ne doit pas pour autant faire passer sous le radar le reste de l’industrie, qui représente tout de même 40% des émissions industrielles, l’essentiel de l’emploi du secteur et la clé de voûte d’une potentielle réindustrialisation verte du pays. Contrairement aux 50 sites les plus émetteurs, cette industrie diffuse s’étend sur un grand nombre de secteurs et sur l’ensemble du territoire. Compte tenu du nombre d’entreprises, il est difficilement concevable d’engager un dialogue particulier avec chacune d’entre elles : le pouvoir public ne paraît pas pouvoir utiliser la recette appliquée aux 50 sites.

Alors comment faire?

Que faut-il décarboner?

Pour saisir le problème de la décarbonation de l’industrie diffuse, il est important de rappeler qu’il existe deux types d’émissions : les émissions de « procédés » et les émissions de « combustion ». Les émissions de « procédés » sont inhérentes à la réaction chimique nécessaire à la production. Par exemple, la production de ciment implique le chauffage à très haute température d’un mélange de calcaire, d’argile et de sable dégageant des gaz à effet de serre. Les émissions de « combustion » proviennent, quant à elles, des énergies utilisées pour permettre la combustion. Par exemple, les hauts fourneaux sidérurgiques utilisent du charbon qui, en brûlant, dégage, des gaz à effet de serre.

La décarbonation des « procédés » est avant tout un problème d’innovation. Pour réduire ces émissions, il faut inventer une nouvelle manière de produire, utiliser une autre réaction chimique qui dégage moins de gaz à effet de serre. Des solutions ont été découvertes, comme le ciment sans clinker qui est produit à froid et consomme moins d’énergie, d’autres sont en cours de développement.

Graphique: The Conversation France CCSource: Auteurs. Créé avec Datawrapper.

Pour réduire les émissions de « combustions », il faut remplacer une énergie par une autre moins émettrice, c’est par exemple remplacer un four à gaz par un four électrique, ou substituer un moteur électrique à un moteur à fuel. Ce sont ces économies de « combustions » qui semblent les plus accessibles dans l’économie diffuse. L’industrie manufacturière a déjà abandonné les sources fossiles les plus émissives pour passer au gaz, énergie majoritaire dans tous les secteurs à l’exception de la métallurgie des métaux ferreux qui repose structurellement sur l’usage de la houille. La réduction des émissions de l’industrie diffuse devra s’appuyer sur un grand effort d’électrification.

Décentraliser et coopérer

Les clés du succès semblent détenues par la puissance publique et par les entreprises elles-mêmes. Le rôle de la puissance publique est d’informer et de soutenir en prenant au maximum en compte les particularités sectorielles et locales. La loi NOTRe du 7 août 2015 qui donne à la région la responsabilité du développement économique et durable peut être un vecteur important de réussite, tout comme le développement de politiques industrielles territorialisées, si suffisamment de moyens lui sont donnés. La suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée (CVAE), en diminuant l’indépendance des collectivités territoriales, ne va pas dans ce sens.

De leur côté, les entreprises peuvent faciliter la décarbonation en coopérant et en partageant leurs expériences. La création d’un réseau est le moyen le plus sûr et le plus rapide de favoriser la propagation des bonnes pratiques et la reproduction des solutions qui fonctionnent.

Gageons que l’industrie française pourrait être exemplaire en la matière, grâce à une électrification de l’industrie, qui constitue la prochaine poche de réduction des émissions à exploiter. Grâce aussi à une main-d’œuvre de grande qualité, et grâce à un maillage de politique publique, national et régional, qui pourrait massivement utiliser la coopération locale et l’expérimentation dans un tissu industriel diffus constitué d’entreprises plus petites et moins connues que les grandes, majoritaires dans le top 50, et néanmoins prédominantes dans l’emploi industriel. D’une pierre, trois coups…

Pierre Fleckinger Professeur d’économie, chercheur associé à Paris School of Economics, titulaire de la chaire etilab, Mines Paris – PSL

Antoine Prevet Directeur exécutif Chaire etilab, Chercheur en économie, Mines Paris – PSL


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original sur The Conversation.

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