Le sujet est ici le rôle et l’importance cruciale de l’inertie dans les réseaux électriques. Quelques rappels :
1) La partie purement électrique des réseaux, constituée d’ondes électromagnétiques, n’a strictement aucune inertie. Cela signifie que ses variations de puissance ou de fréquence se font avec des constantes de temps pratiquement nulles.
2) L’inertie indispensable est apportée par les rotors des machines tournantes couplées au réseau et qui fonctionnent de façon parfaitement synchrone grâce aux couples électromagnétiques très puissants qui existent entre les champs magnétiques tournants du réseau électrique et ceux des rotors des alternateurs, qui transmettent toute la puissance mécanique des rotors à la puissance électrique du réseau.
3) Il s’ensuit qu’aucun réseau électrique ne peut fonctionner sans inertie, qui a en fait un triple rôle physique :
- Celui de ralentir les variations de fréquence par effet inertiel.
- Celui de transformer l’énergie cinétique des rotors en énergie électrique et vice-versa. Pour être concret, en cas de perte d’un moyen de production, la fréquence baisse automatiquement. Par conséquent, tous les rotors des alternateurs ralentissent et leur énergie cinétique diminue. Mais, selon le principe de conservation de l’énergie, cette énergie cinétique n’est pas perdue mais transférée au réseau électrique par les stators des alternateurs. C’est un premier échelon de soutien de la fréquence, qui a l’avantage d’être immédiat et automatique, avant toute intervention humaine.
- Celui de laisser aux réserves de puissance le temps d’agir, par augmentation des puissances des turbines qui entraînent les alternateurs afin de : (i) reconstituer la perte de puissance (par la réserve primaire), puis ensuite (ii) reconstituer la fréquence nominale (par la réserve secondaire, qui reconstitue également l’énergie cinétique des rotors à leur valeur nominale).
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4) On voit fleurir dans les articles le vocable « d’inertie synthétique », mais c’est physiquement une escroquerie sémantique : ce n’est en aucun cas une inertie physique, mais un quota d’énergie électrique que l’on injecte dans le réseau. Cela contribue certes à soutenir sa puissance et sa fréquence (à l’image des variations d’énergie cinétique des rotors des machines) mais cette injection n’est pas immédiate. Le moyen le plus rapide que l’on connaît actuellement est d’utiliser un ensemble batterie + onduleur électronique de puissance, capable d’injecter sa puissance maximale en ≈ 1s.
5) Il est alors facile de comprendre que si le réseau a très peu d’inertie de sorte que la vitesse de variation de sa fréquence soit > à 1Hz/s, la fréquence aura déjà baissé de plus de 1Hz au moment de l’injection de la puissance maximale ci-dessus. Or, on considère qu’une fréquence inférieure à 49,2 Hz est déjà critique pour la sécurité du réseau : si rien n’est fait en urgence (notamment, effacement immédiat d’une partie des consommations) la probabilité d’une panne de courant est extrêmement élevée.
6) En conclusion, les réseaux électriques ont impérativement besoin d’une inertie suffisante pour garantir leur stabilité et par conséquent leur sécurité d’alimentation. Or, cette inertie est mise à mal par le remplacement des moyens pilotables utilisant des alternateurs par des moyens éoliens et photovoltaïques couplés au réseau par des onduleurs électroniques de puissance qui n’ont évidemment aucune inertie. Le résultat est clair : moins il reste de turboalternateurs, moins le réseau est stable et sûr. Cela conduit impérativement à limiter le taux d’insertion d’éolien et/ou de photovoltaïque dans les réseaux et cette réalité physique rend impossible le fonctionnement des réseaux utilisant des taux très élevés de ces moyens de production.
Mais les idéologues bruxellois ignorent superbement les lois de la physique et n’écoutent pas les alertes de l’ENTSO-E, pourtant nombreuses depuis plusieurs années. On est dans une gouvernance européenne irresponsable dans laquelle les décideurs sont ignorants et n’écoutent pas ceux qui savent : un canard sans tête qui ne sait pas où il va.
Le black-out espagnol est donc une leçon salutaire de choses, qui était espérée, seule manquait sa date et son lieu. Et il n’est pas étonnant qu’il soit produit dans la péninsule ibérique, peu interconnectée au reste du réseau européen.
Cet événement majeur rebat complètement les illusions qui ont prévalu jusqu’à présent, notamment toute la stratégie bruxelloise du 100 % renouvelable et anti-nucléaire. Nul doute cependant qu’il va falloir affronter des dénis idéologiques-politiciens mais que la réalité devrait s’imposer. Elle a déjà fait son œuvre en Espagne : d’après les informations disponibles, beaucoup plus de moyens pilotables sont couplés au réseau en permanence depuis le black-out…
Georges Sapy
PS : ce qui précède concerne exclusivement la sécurité d’alimentation, évidemment capitale. Il faut bien sûr y ajouter les autres aspects négatifs, notamment économiques.
4 réponses
La position de RTE sur le sujet est du genre …. je n’ai pas le droit de dire que le black-out a été provoqué par le manque d’inertie des renouvelables, mais enfin, moi je me protège en limitant les renouvelables !
Lien: https://www.rte-france.com/actualites/foire-questions-black-out-28-avril-2025-sur-peninsule-iberique
Extrait:
« Le sujet de la stabilité du système électrique (c’est-à-dire sa faculté à retrouver un état nominal à la suite de perturbations) ne constitue pas un « angle mort » du débat énergétique en France. La question du maintien de l’inertie du système en fonction de la part des renouvelables est par exemple un point central du rapport remis par RTE et l’Agence internationale de l’énergie en janvier 2021. Elle fait partie des raisons qui ont poussé RTE à considérer plus risqué, sur le plan de la faisabilité technique, un système électrique dépendant uniquement ou presque des renouvelables, par rapport à un système conservant une part significative de nucléaire. »
Bonjour Monsieur Sapy
Je viens de lire votre article sur la CRE. Je suis en désaccord avec votre analyse. Le Blackout espagnol semble en première analyse du à une mauvaise gestion de la tension. Bien sûr, là non plus les renouvelables n’aident pas car ils ne régulent pas la puissance réactive mais le rapport précise que le gestionnaire de réseau n’avait pas mis suffisamment de moyens sur le réseau.
Pour autant, il indique que certains moyens de production n’ont pas eu le comportement attendu (en fourniture ou absorption de réactif on ne la sait pas?) Certaines protections ont elles fonctionné en deçà de leur seuil? Y a t’il eu des actions inappropriées des opérateurs? ( au fait, qu’est ce qui nous a fait perdre 1 tranche à Golfech?) Il faut savoir qu’a l’issue de la grande panne de 1979 nous avons mis en place certaines dispositions, par exemple une communication entre les UP et le gestionnaire de réseau à l’aide du diagramme Ur-Qr qui permet de déterminer précisément les limites de fonctionnement de l’alternateur en tenant compte du réactif du transformateur principal. Ces dispositions existent elles en Espagne? Sont elles bien comprises par tous les opérateurs en France? Avant de mettre en cause le renouvelable dans le blackout du 28 avril, il faut savoir ce qui s’est réellement passé dans la gestion du réactif…paramètre trop souvent négligé dans les débats sur le gestion du réseau.
D’accord, la puissance réactive permet de réguler la tension, mais son champ d’action est limité (le cos phi ne pourra jamais dépasser 1, et encore faut-il que les producteurs / consommateurs de puissance réactive soient bien répartis sur le territoire).
Quand la régulation du cos phi ne suffit plus, la seule alternative en cas de pics de tension, comme c’était le cas en Espagne, reste de déconnecter les producteurs en excédent … même s’il s’agit de producteurs « renouvelables » bénéficiant d’une priorité d’accès au réseau !
Vous pouvez consulter ce document pour mieux comprendre la régulation de la tension en France. https://www.services-rte.com/files/live/sites/services-rte/files/pdf/Systeme%20tension/01-01-14_article_4-2-1__v3.pdf