Le fameux scénario Zéro Émission Net est une fiction

(Transitions & Energies du 18/8/25)

Par Dominique Finon, directeur de recherche émérite au CNRS, chercheur associé à la chaire European Electricity Markets (université Paris-Dauphine) et au CIRED (Pont ParisTech & CNRS). Ancien président de l’Association des économistes de l’énergie (FAEE). Article paru dans le numéro 23 du magazine Transitions & Energies.

L’Agence internationale de l’énergie a transformé un exercice de prospective en une feuille de route impérative.
Le souhaitable est devenu le faisable.
Dans ce type d’exercice de prospective, on part de l’objectif à atteindre et on remonte toutes les étapes nécessaires pour y arriver. Peu importe qu’il s’agisse d’un scénario impossible à réaliser pour des raisons à la fois techniques, économiques, sociales et politiques.
En fait, il conduit à détruire l’ancienne économie avant même d’avoir construit la nouvelle.

À partir de l’idée impérative de tout faire pour limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C et « éviter la catastrophe », un dogme s’est établi autour de l’objectif de neutralité carbone en 2050, le désormais célèbre Zéro Émissions Net, d’où a découlé le corollaire de l’urgence de sortie des combustibles fossiles.

Pour avoir une très forte baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2050, il faudrait dès à présent réduire les quantités de combustibles fossiles mises en œuvre, car il n’y aurait aucune marge de manœuvre pour ne pas dépasser un budget carbone de 400 gigatonnes (Gt) de CO2 cumulées.

Selon le rapport Net Zero Emissions in 2050 (NZE) publié en avril 2021 par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui est devenu la référence incontournable, il faudrait une réduction très rapide de la consommation de combustibles fossiles de 25 % d’ici à 2030 et de 80 % d’ici 2050 pour tenir ce budget carbone.

Il faudrait aussi que les demandes de pétrole, de gaz naturel et de charbon atteignent leur pic autour de 2030 pour ensuite décroître vite, date désormais très emblématique sur laquelle l’AIE ne cesse d’insister depuis 2021 dans ses rapport annuels, les World Energy Outlook.

Pourtant, en dehors de la profession pétrolière, toutes les analyses des grands cabinets spécialisés (Ernst & Young, Rystad Energy, McKinsey, Wood Mackenzy, etc.) réfutent cette vision.

Prospective ou feuille de route impérative ?

S’étant auto-investie du rôle de prescripteur en chef dans l’arène internationale, l’AIE a réitéré lors de la Conférence des parties (la COP 28) de Dubaï fin 2023 qu’il faut dès maintenant ne plus investir en production de pétrole, de gaz et de charbon, et même mettre en sommeil une partie des exploitations actuelles.

À sa suite, les experts activistes du climat et les médias ont transformé les résultats du scénario NZE en une feuille de route impérative, alors qu’il ne s’agit que d’un exercice de prospective normative dont la nature fait l’objet d’une très large incompréhension.

Celle-ci est en fait largement due à la manipulation qu’en a fait l’AIE, car elle n’a jamais fait les mises au point nécessaires pour que ne soient pas confondus le faisable et le souhaitable. Dans ce type d’exercice de prospective dite normative, en effet, on part de l’objectif à atteindre et on remonte toutes les étapes nécessaires pour y arriver en jouant de toutes les possibilités techniques, même les moins faisables économiquement, socialement et politiquement, que ce soit dans les pays développés ou ceux du Sud, et sans se préoccuper de leurs pertinences.

Un scénario intenable

Commençons par rappeler les caractéristiques du scénario NZE. Il repose sur des hypothèses de croissance significative entre 2022 et 2050 au niveau mondial (2,6 % en moyenne) et de certaines régions du sud (4,9 % pour l’Inde, 4 % pour l’Afrique), ce qui oblige à imaginer une stratégie de rupture rapide pour garantir une réduction accélérée de la demande de fossiles, malgré les besoins des économies émergentes et des pays en développement en forte croissance. Cela pousse à raisonner hors-sol dans un monde virtuel.

Il faut supposer des évolutions radicales des technologies, des systèmes sociotechniques et de multiples actions sur toutes les infrastructures (électricité, logements, transports, urbanisme, etc.), notamment dans les économies émergentes et les pays en développement, pour arriver en vingt-cinq ans à des réductions radicales de demande des fossiles.

On citera deux exemples caractéristiques. Sur la mobilité routière, l’AIE pose l’hypothèse qu’il n’y a plus de ventes de véhicules thermiques sur le plan mondial à partir de 2035, même dans les pays du Sud. Sur les transports routiers, elle suppose un passage rapide à l’électrique et à l’hydrogène (piles à combustible) avec l’arrêt des ventes de véhicules thermiques en 2040 dans les pays de l’OCDE et en Chine et en 2045 partout ailleurs.

Dans le domaine des industries productrices de matériaux de base (sidérurgie, ciment, plastique, engrais), l’AIE suppose pour tous une conversion rapide des procédés aux alternatives non fossiles, notamment celles à base d’hydrogène vert. Mais les nouvelles technologies ne sont pas aujourd’hui disponibles pour les remplacer à grande échelle, si elles le sont un jour de façon compétitive. Dans le cas de la sidérurgie qui émet 3 Gt de CO2 pour produire près de 2 000 millions de tonnes en 2023, 44 % des capacités reposeront en 2050 sur le procédé de réduction par l’hydrogène, 14 % sur l’électrolyse du minerai de fer, c’est-à-dire deux procédés qui ne sont même pas à l’état de démonstrateurs. Le reste devra être intégralement équipé de captage et de stockage du carbone alors qu’il n’y a aucune aciérie qui en est équipée (ou presque) en 2024 dans le monde.

Les inerties révélées par le scénario réaliste de l’AIE

Pour juger de l’irréalisme des résultats du scénario normatif du NZE, on peut se référer au propre scénario STEPS (State Policies Scenario) de l’AIE défini sur la base des politiques annoncées par les gouvernements. Dans le World Energy Outlook de 2023, ce scénario qui, lui, est ancré dans le réel montre qu’avec les mêmes hypothèses de croissance économique sur 2020-2050, la décroissance très rapide de la demande de fossiles d’ici 2050 dans le scénario NZE est une vue de l’esprit.

Les politiques simulées permettent seulement une stabilisation de la demande de pétrole autour du niveau de 104 mb/j (millions de barils/jour) jusqu’en 2030, puis un très lent déclin vers 95 mb/j en 2050.

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