Comment le réseau éolien a infiltré l’État

Il existe une véritable collusion entre des acteurs politiques, des hauts fonctionnaires, des entreprises publiques et la filière éolienne. Ils ont constitué au fil du temps un système au cœur de l’État avec pour objectif de transformer en profondeur la politique énergétique du pays. Par Fabien Bouglé. Article publié dans le numéro 26 du magazine Transitions & Energies.

Pourquoi la France continue à investir massivement dans l’électricité éolienne en dépit des oppositions grandissantes, de ses inconvénients techniques et économiques et du fait que le pays produit déjà en surabondance de l’électricité décarbonée ?

C’est une question régulièrement posée par ceux qui ne comprennent pas l’empressement du gouvernement à vouloir multiplier les éoliennes sur terre ou en mer dans le cadre notamment de la programmation pluriannuelle de l’énergie version 3 (PPE3).

Prix garantis, subventions, priorité de réseaux, indemnisation de l’effacement, rentabilité garantie et élevée : des raisons qui expliquent bien la pugnacité du lobby éolien pour conserver de véritables privilèges. Mais cela serait impossible sans la création d’un réseau fait de liens de pouvoir et d’influence qui se sont tissés au fil du temps.

Il existe ainsi une véritable collusion entre des acteurs politiques, des hauts fonctionnaires, des entreprises publiques et la filière éolienne. Ils ont constitué un système au cœur de l’État avec pour objectif de transformer en profondeur la politique énergétique construite par de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing et la rendre dépendante des éoliennes intermittentes parées de toutes les vertus.

Les deux hommes qui ont fait la politique éolienne française

Pour commencer, il faut faire un peu d’histoire. La politique éolienne a commencé en France entre 1997 et 2002 avec le gouvernement de la gauche plurielle dirigé par Lionel Jospin qui avait besoin des élus écologistes pour obtenir une majorité parlementaire. Cette alliance entre le Parti socialiste et les Verts a conduit à l’arrêt du développement du nucléaire et la promulgation en juin 2001 de l’arrêté qui octroyait aux exploitants d’éoliennes un prix garanti d’acquisition de l’électricité produite de 81 euros le mégawatheure (MWh). Cette mesure a permis le développement de la filière éolienne en France en lui garantissant la rentabilité.

À partir de 2012 avec la présidence de François Hollande, le développement de la filière éolienne s’accélère considérablement tout comme son influence. Le nombre d’éoliennes installées est multiplié par trois passant de 3 800 en 2012 à 10 000 aujourd’hui avec une moyenne de puissance installée sur terre de 2 MW. Pendant le mandat de François Hollande, deux personnages assez peu connus du grand public vont jouer un rôle tout à fait déterminant dans cette nouvelle donne énergétique : Xavier Piechaczyk et François Brottes.

Le premier, Xavier Piechaczyk, est nommé en 2012 conseiller du Premier ministre sur les questions d’énergie et devient de 2014 à septembre 2015, conseiller du président de la République sur cette même question. À ces postes stratégiques, il va être le concepteur et le maître d’œuvre de deux lois désastreuses pour la politique énergétique française. Celle du 15 avril 2013 qui libéralise l’installation des éoliennes en supprimant de nombreux verrous qui freinaient leur implantation sur le territoire et la loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte qui fixe l’objectif d’une réduction à 50 % de la part du nucléaire dans la production d’électricité d’ici à 2035.

François Brottes est pour sa part député socialiste et président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. Il est le rapporteur de la loi du 15 avril 2013 qui libéralise les éoliennes et préside également la commission à l’origine de la loi relative à la transition énergétique qui réduit la part du nucléaire. Il crée en 2014, avec son homologue du Bundestag, Peter Ramsauer, un groupe de travail sur la future Europe de l’énergie, commun aux Parlements français et allemand. Et il ne cache pas son parti pris. François Brottes n’hésite pas ainsi à s’exprimer publiquement pour soutenir la filière éolienne lors du colloque du 18 octobre 2012 au palais Brongniart du syndicat France énergie éolienne pour l’assurer de son soutien. Une fois les deux lois votées, il démissionne immédiatement de l’Assemblée nationale, le 19 août 2015, soit deux jours seulement après l’adoption de la loi sur la transition énergétique, pour être nommé le 1er septembre 2015 à la présidence de RTE (Réseau de transport d’électricité). Mission accomplie.

RTE, une décennie d’influence pro-éolienne au centre du système énergétique public

RTE est une filiale d’EDF créée par André Merlin qui en est devenu le président en juillet 2000. C’est une entreprise éminemment stratégique qui a pour mission d’entretenir, d’exploiter et de développer le réseau de transport d’électricité à haute et très haute tension. Pour la filière éolienne, disposer à la tête de cette entreprise d’un ardent défenseur constitue un avantage précieux, car c’est RTE qui raccorde les parcs éoliens aux réseaux électriques, qui coordonne les différentes sources d’électricité et qui assure la priorité de réseaux des productions d’électricité renouvelables intermittentes comme les éoliennes.

En outre, RTE est actionnaire d’EPEX SPOT, le marché européen de l’électricité, et s’est vu déléguer par les gouvernements la mission stratégique de réaliser les études prospectives sur les scénarios des futurs énergétiques de la France. Cela permet tout simplement de dicter la politique énergétique du pays.

Avec François Brottes à la tête de cette filiale à 100 % d’EDF mais considérée comme indépendante, la filière éolienne s’assure un avenir radieux. Sa nomination ne passe d’ailleurs pas totalement inaperçue et suscite en juillet 2015, quelques semaines avant qu’elle devienne effective, la colère d’un certain François Bayrou alors président du Modem. Il souligne le soupçon de collusion.

« Cette décision est profondément malsaine. Un député, qui plus est un député président d’une commission, un député qui a porté un très grand nombre de textes, d’amendements concernant l’électricité, concernant EDF, va se retrouver à la tête d’une filiale d’EDF pour laquelle il aura lui-même fixé les règles et naturellement avec le pouvoir et les avantages qui vont avec. […] Cela est insupportable. »

François Bayrou, qui rappelons-le avait appelé à voter François Hollande à l’élection présidentielle de 2012, va même plus loin encore dans ses accusations.

« La loi, elle se fait évidemment avec les lobbys qui, dans les coulisses, agitent les députés et les sénateurs pour qu’ils adoptent des textes qui vont dans le sens des intérêts particuliers de telle ou telle entreprise. Eh bien cela, au lieu d’être écarté, au lieu d’être sanctionné, est récompensé par une fonction extrêmement valorisante pour service rendu. »

Une fois dans la place, François Brottes renouvelle totalement, le 1er octobre 2015, le directoire de RTE et nomme comme membre Xavier Piechaczyk, dont la presse souligne du fait de son statut de conseiller du président de la République, le rôle déterminant qu’il a joué pour faire nommer François Brottes à la tête de RTE. Cinq années plus tard, le 1er septembre 2020, les choses sont bien faites et …

 

 

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