(Atlantico le 18/1/26)
Longtemps pionnière des technologies vertes, l’Union européenne s’est progressivement laissée marginaliser par la Chine, devenue l’acteur dominant dans l’industrie des énergies renouvelables. Ce déclassement n’est pas le fruit du hasard. L’absence de politique industrielle cohérente, le renoncement aux ressources minières, l’explosion des normes et l’idéologie du Green Deal ont fragilisé la compétitivité européenne, tout en créant une nouvelle dépendance stratégique vis-à-vis de Pékin.
Atlantico : L’Union européenne a été pionnière dans les technologies vertes et la transition énergétique mais s’est faite devancer depuis par la Chine qui en assure la domination mondiale. Selon vous, s’agit-il avant tout d’un échec de politique industrielle de la part des Européens, d’une naïveté vis-à-vis de la mondialisation, ou d’une erreur plus profonde dans la vision énergétique européenne ?
Samuel Furfari : Vous avez raison de dire que l’Union européenne a été pionnière en la matière, car dès les années 1970, elle a cherché des solutions énergétiques, ce que l’on appelait alors les énergies alternatives. Cela n’était pas lié au changement climatique à l’époque.
Les pays de l’UE cherchent des solutions depuis plus de cinquante ans. Quelles sont les pistes qui ont été trouvées ? Les éoliennes et les panneaux solaires. Ils ont d’abord été construits en Europe. Nous étions les champions à l’origine mais avec des marchés morcelés, puisque chaque État membre voulait développer sa propre industrie prometteuse. Les Chinois, eux, disposent d’une industrie beaucoup plus vaste et surtout intégrée.
La Chine est en capacité de produire les matières premières. Les éoliennes et les panneaux solaires sont fabriqués à partir de ces matières premières, ce qui permet une intégration complète en Chine, tandis qu’en Europe nous devons les importer. Les pays européens ont renoncé à l’exploitation minière.
L’Union européenne a commis une grave erreur en pensant que nous n’avions plus besoin de matériaux, de minerais. Or, on ne peut rien faire sans cela, sur le plan technologique et industriel. Nous avons besoin de ressources. La Chine a donc un avantage considérable grâce à cette intégration et à son grand marché.
Les pays européens se sont fait distancer par la Chine à cause d’un manque de vision et de l’absence d’une véritable politique industrielle de la part de l’Union européenne. En effet, l’UE a misé uniquement sur l’idéologie verte, sans comprendre que cette idéologie a besoin de matériaux, de l’industrie et d’usines. C’est ainsi que les Chinois ont raflé la mise.
La Chine a massivement soutenu ses industries vertes par une stratégie étatique de long terme et les entreprises dans le domaine de l’énergie subissent moins de contraintes et de normes, tandis que l’Union européenne s’en est remise au marché. Pensez-vous que l’Union européenne aurait dû – ou pourrait encore – imiter le modèle chinois, ou cela serait-il incompatible avec les principes économiques et démocratiques européens ?
La Chine est un pays communiste et elle fait donc ce qu’elle veut. Il n’y a pas de véritable marché. Il est décidé par le parti. Il y a aussi beaucoup de main-d’œuvre bon marché en Chine et une intégration industrielle complète.
En Europe, nous accumulons les handicaps. Il y a notamment un handicap législatif pour les entreprises engagées dans la transition énergétique. Dès que vous voulez faire quelque chose, des obstacles se dressent devant vous et ils émanent des partis écologistes ou par les juges qui leur répondent. Toute activité industrielle devient difficile. Strasbourg, puis la Commission européenne, imposent des normes toujours plus sévères et une bureaucratie étouffante.
Il faut être courageux pour maintenir une industrie au coeur de l’Union européenne aujourd’hui. Forcément, ces contraintes entraînent la fermeture des sites industriels.
Le prix de l’électricité et de l’énergie en général constitue un autre obstacle au sein de l’Union européenne. Avec des tarifs pour l’électricité aussi élevés en Europe, comment voulez-vous être compétitif ? Ce n’est pas possible.
Le rapport de Mario Draghi de septembre 2024 l’indiquait clairement. L’UE dispose d’une électricité dont le prix est le triple de celui des États-Unis, et un gaz quatre fois plus cher. En Chine, l’énergie est nettement moins chère, car il n’y a pas toutes les normes et contraintes qui pèsent au sein de l’Union européenne. De plus, les Chinois produisent beaucoup d’électricité à partir du charbon, ce qui réduit considérablement les coûts. L’UE a donc accumulé les erreurs face à la Chine dans le domaine de la transition énergétique.
La transition « verte » a conduit à une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine pour les panneaux solaires, batteries et terres rares. La transition énergétique européenne n’a-t-elle pas remplacé une dépendance fossile (avec la Russie et le Moyen-Orient) par une dépendance industrielle et technologique tout aussi risquée ?
Oui, c’est exactement ce qui se passe. Et c’est d’autant plus malheureux que cela intervient au moment où les pays européens avaient su gérer les dépendances liées aux énergies fossiles. Nous ne sommes plus dans les années 1970, où nous dépendions de l’OPEP pour le pétrole ou de la Russie pour le gaz.
Aujourd’hui, il existe tellement d’énergies fossiles dans le monde, tellement de pays producteurs et de pays désireux de vendre. Ces schémas de dépendance à une zone ou à un pays unique sont obsolètes. Il n’y a plus de domination géopolitique en matière d’énergies fossiles. Il est possible d’acheter du gaz, du pétrole ou du charbon partout.
En revanche, pour les énergies alternatives, les pays de l’UE deviennent de plus en plus dépendants de la Chine. Cette situation est paradoxale. Nous nous étions libérés des contraintes géopolitiques grâce à la technologie dans le domaine des énergies fossiles, et nous retombons aujourd’hui dans une contrainte géopolitique liée aux terres rares, aux matériaux critiques, aux panneaux solaires et aux voitures électriques. C’est en effet très paradoxal.
Face aux faillites industrielles (Northvolt, Meyer Burger) et à la domination chinoise, certains estiment qu’il est “trop tard”. Le Green Deal européen est-il encore économiquement et industriellement soutenable, ou faudrait-il revoir en profondeur les priorités énergétiques de l’UE (nucléaire, gaz, innovation non subventionnée) ?
J’ai récemment évoqué dans vos colonnes la déclaration de Friedrich Merz, qui reconnaît que l’Allemagne s’est trompée en abandonnant le nucléaire. Tant que l’Union européenne n’admettra pas qu’elle s’est trompée avec le Green Deal, les pays européens resterons dans le non-dit et n’aborderont pas les solutions.
Votre question est tout à fait pertinente. Il faut le dire, le déclarer clairement, comme vient de le faire Friedrich Merz en indiquant que nous nous sommes trompés avec le Green Deal. En reconnaissant cette erreur, l’UE a la possibilité de revoir les dispositions mises en place et de repartir sur de bonnes bases.
Mais tant que nous serons dans le déni et que nous n’oserons pas dire que le Green Deal a été une grave erreur, il ne sera pas possible de faire évoluer notre politique en la matière et d’être plus performants en matière de transition énergétique face à la Chine.