Epoch Times : Des députés et des sénateurs ont annoncé avoir trouvé mardi un accord sur la suppression des ZFE, intégrée à un projet de loi de simplification. Le texte doit encore être soumis à un dernier vote dans chacune des deux chambres, les 27 et 29 janvier. Sur X, vous avez salué une « fabuleuse victoire ». Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette abrogation et nous dire quel est votre pronostic pour l’issue de ces votes ?
Alexandre Jardin : Il a fallu énormément travailler en coulisses pour obtenir l’abrogation des ZFE. Et c’est important de le dire, parce qu’en janvier 2025, personne n’en parlait. Les grandes rédactions étaient muettes. Les élites françaises, elles, avaient déjà tranché : on allait évacuer les pauvres et les classes moyennes des centres-villes pour « purifier » l’air au bénéfice, de facto, des plus aisés, dans une indifférence quasi totale. C’était présenté comme le sens de l’histoire, comme une évidence morale au nom du climat. Pour faire le bien, il fallait exclure. Même si ceux qu’on chassait n’avaient tout simplement pas les moyens de se passer de leur voiture.
Tout est parti de quelque chose de très simple. Un post que j’ai terminé par cette phrase : « On s’en fout, c’est des gueux. » En vingt-quatre heures, près d’un demi-million de personnes sont venues le lire. Et là, quelque chose s’est enclenché. Un mouvement. Des relais. Des soutiens de plus en plus nombreux. Jusqu’à ce sondage, fin mai, indiquant que 78 % des Français étaient favorables à l’abrogation des ZFE.
C’est là que j’ai compris quelque chose de fondamental : quand huit Français sur dix sont de votre côté, tout devient politiquement possible.
Il n’y avait pourtant aucune majorité arithmétique à l’Assemblée nationale pour abroger les ZFE. Mais dès l’instant où l’opinion publique bascule de manière consciente, alors qu’en janvier, le sujet n’existait même pas médiatiquement, la mécanique change.
Le jour du vote, ceux qui vous soutiennent votent. Et ceux qui ont peur de l’opinion publique… vont à la buvette. Ou aux toilettes. C’est aussi simple que ça. C’est ainsi que se fabrique une majorité : par la conviction des uns et par la désertion silencieuse des autres, terrorisés à l’idée de devoir s’expliquer, le samedi suivant, sur un marché.
Un député ne téléphone jamais le matin pour dire qu’il ne suivra pas son gouvernement. Il se contente de disparaître au moment du vote. Et cette fois, ils ont perdu leur propre troupe. Notamment parce que, dans les sondages, 66 % de l’électorat Renaissance était favorable à l’abrogation, contre seulement 19 % opposés. En réalité, je leur avais pris leur camp. La « stratégie du pipi » a donc fonctionné.
Début juin, l’abrogation était donc votée. Mais l’énorme machinerie institutionnelle, celle qui ne conçoit même pas que le peuple puisse exister politiquement, puisqu’elle agit, elle, « dans le sens du bien », soutenue par les institutions, les grands médias, les pouvoirs européens, est restée stupéfaite.
Face à ce choc, elle a tenté de gagner du temps. Huit mois de report avant la commission mixte paritaire entre le Sénat et l’Assemblée. Car la CMP, c’est le moment le plus dangereux : personne ne sait qui y siège, peu de citoyens savent même ce que c’est. C’est le lieu des accords feutrés, loin du regard public.
Mardi dernier, c’était donc un moment critique. D’où une extrême vigilance. Et à un moment, un député a fait basculer l’équilibre. Ce qu’il ignorait, c’est à quel point j’avais travaillé tous les autres députés.
Si cette loi avait été rétablie, toutes les grandes villes françaises étaient concernées. On aurait alors entériné une rupture républicaine majeure : l’instauration d’une ségrégation sociale, la consécration de la culture du mépris, maquillée en écologie.
Désormais, le vote en séance plénière, le 27 janvier, est désormais quasiment acquis. Voter contre l’abrogation, ce serait affronter frontalement l’opinion publique. D’autant que l’amendement est intégré à une loi de simplification économique que le gouvernement ne peut plus modifier sans tout torpiller. Une loi attendue par les entreprises, les artisans, l’ensemble du tissu économique. Revenir dessus serait un suicide politique.
La probabilité de perdre est donc très faible.
Vous avez joué un rôle de fer de lance dans la lutte contre les ZFE. Quels enseignements politiques tirez-vous de cette expérience ?
C’est la capacité du peuple à briser la culture du mépris technocratique qui s’est jouée. Ce qui me rend le plus confiant, c’est ce qui se passe dans la rue. Depuis la confirmation de l’abrogation, on m’offre des cafés partout. Je n’arrive plus à payer une addition. Les gens disent « merci ». En réalité, pas à moi, mais à quelque chose de collectif. Ils ont compris que leur mobilisation, sur les réseaux sociaux, dans les manifestations, avec les motards, avec des associations, pouvait aboutir. Que la bureaucratie n’était pas invincible.
Et ce geste, apparemment anodin – « Non, monsieur Jardin, l’addition est pour moi » – est en réalité profondément politique. C’est le peuple qui se reconnaît à nouveau comme acteur. Il ne s’est pas contenter de protester, il a réussi à changer la loi.
Dans la reconquête par la population de son propre destin, cet épisode restera, selon moi, comme une pierre blanche. Le moment où quelque chose bascule.
Vous avez qualifié les ZFE de « pass gueux », en faisant le parallèle avec le pass vaccinal instauré pendant la crise du Covid-19, estimant que ces dispositifs participaient à l’érection d’une société de surveillance. Selon vous, est-il nécessaire de rester vigilant face à d’autres initiatives similaires qui pourraient poindre à l’avenir ?
Il faudra être beaucoup plus que vigilants : il faudra reprendre le contrôle, concrètement. C’est d’ailleurs ce que je développe à la fin de mon livre Les #Gueux : la nécessité de compléter la démocratie représentative, qui peine à représenter fidèlement et n’arrive même plus à décider, par des mécanismes de démocratie directe, inspirés notamment du modèle suisse. C’est pourquoi l’année 2026 y sera consacrée.
Et cela se fera sans demander d’autorisation, sans attendre une initiative institutionnelle qui ne viendra pas. Car tout le monde l’a bien compris : la classe politique cherche avant tout à survivre jusqu’en 2027 en évitant, autant que possible, que le peuple puisse s’exprimer.
La démocratie représentative, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, n’arrive plus à trancher. Elle n’arrive même plus à voter un budget. La prochaine bataille sera celle de la PPE3, la programmation pluriannuelle de l’énergie. Nous y travaillons depuis le mois de juillet. C’est cette loi qui détermine, très concrètement, la facture d’électricité des Français. Or, en dix ans, les choix politiques ont conduit à un doublement des prix. Résultat : une part croissante de la population n’est tout simplement plus en mesure de payer. C’est socialement intenable.
Vous venez de publier La Femme qui inventa l’amour aux éditions Michel Lafon dans le cadre de la rentrée littéraire. Pourquoi avoir choisi de publier cet ouvrage aujourd’hui, et pourquoi l’avoir qualifié de « livre de résistance » ?
Ce livre sur la naissance de l’amour se penche sur l’origine même du concept. Il raconte comment, il y a près de 3000 ans, dans la Chine himalayenne, la princesse Xi a fait émerger quelque chose de radicalement nouveau : l’amour comme lien entre deux êtres. Avant elle, le mot n’existait pas. L’idéogramme chinois n’existait pas. Et s’il n’y avait pas de mot, c’est parce qu’il n’y avait pas de concept. Les hommes et les femmes ne se reliaient pas de cette manière. L’amour n’est pas une donnée naturelle : c’est une invention culturelle.
Ce roman raconte bien plus qu’une histoire intime. Il met en scène une force immense de disruption, de réveil, à la fois individuel et collectif, au moment précis où l’amour apparaît dans le cœur humain. Cette princesse déclenche une révolution anthropologique majeure. Car lorsqu’on dit « je t’aime », on dit d’abord « je ». Le moi surgit. L’amour affirme la légitimité du sujet. Avant le mariage d’amour, l’individu appartient à sa famille, à son clan, à sa tribu, à sa dynastie. L’amour brise cet enfermement.
Depuis toujours, les grandes recompositions du monde sont liées à cette énergie-là. Pour moi, le dernier grand amour politique français, c’est le gaullisme.
Le 18 juin 1940 rassemble des femmes et des hommes amoureux de la France. C’est cette énergie qui leur permet d’accomplir quelque chose d’absolument extraordinaire. L’énergie d’un amoureux n’est pas raisonnable. C’est celle de quelqu’un capable de sauter dans un train, de traverser l’Europe pour rejoindre l’élu de son cœur. Un amoureux dispose de toutes les forces, de toutes les puissances. Et les redressements profonds d’un pays n’ont jamais été accomplis autrement. Charles de Gaulle est amoureux de la France. Cela se lit dans ses écrits : c’est un homme qui est tombé amoureux de son pays.
Or, aujourd’hui, nous vivons l’exact inverse. Le contraire de l’amour, c’est la peur. Dans le monde qui précède l’amour, tel que je le décris au début du roman, la société chinoise vivait dans une culture de la peur et de l’obéissance. Et ce qui me frappe, c’est à quel point nous y sommes revenus. Écoutez n’importe quel organe de presse : l’actualité est devenue une chronique permanente de la peur. Il n’y a plus d’amour dans le récit collectif.
Si nous avons gagné sur les ZFE, c’est précisément parce que ce combat a été mené par amour des gens, et ils l’ont senti. Ils ont compris que ce n’était ni une manœuvre, ni un calcul, mais un combat désintéressé, animé par ce feu-là, par cette énergie-là.
C’est pour cela que je publie ce livre, qui est à 180 degrés de l’époque telle qu’elle se présente. Je suis convaincu que nous sommes arrivés à un moment où il faut remettre l’amour au cœur de nos transformations. Parce que c’est la plus grande force de transformation qui soit : pour les individus, pour les couples, pour les familles, et pour les nations.
Vous déplorez que beaucoup de membres de la classe politique soient aujourd’hui incapables de dire « Je suis amoureux de la France ». Comment expliquez-vous ce malaise vis-à-vis du patriotisme ?
Quand ce mot disparaît, ce n’est pas anodin : cela signifie qu’on a perdu confiance dans la vie elle-même. Or la confiance est l’un des principes vitaux les plus puissants qui soient. C’est elle qui réveille les courages, qui permet d’avancer, de décider, de s’engager.
On le voit très concrètement avec les applications de rencontre, par exemple, qui ne fonctionnent plus sur le modèle amoureux, mais sur un modèle purement affinitaire. On ne vous propose plus une rencontre, on vous propose une compatibilité de loisirs : vous aimez le tennis et les voyages en Thaïlande ? Parfait, rencontrez cette personne.
L’amour, lui, n’obéit pas à des critères d’optimisation. Il ne repose ni sur des tableaux comparatifs ni sur des algorithmes. Et pourtant, c’est précisément cette force-là qui, historiquement, nous a permis de sortir des impasses, individuellement comme collectivement.
La double révolution gaulliste, celle du 18 juin 1940, puis celle de 1958, s’est faite par amour de la France. C’est à cette logique profonde que je veux revenir : des combats d’amour. Des combats portés par une énergie qui dépasse le calcul, la prudence et la peur. Car l’histoire montre que ce sont toujours ces forces-là qui transforment réellement un pays.
Si vous nommez ou élisez des ambitieux, vous obtiendrez des ambitieux. Mais si vous faites confiance à des femmes et des hommes habités par une capacité d’amour, alors vous savez qu’ils agissent avec une tout autre énergie.
La Résistance, pendant la guerre, est d’abord un acte d’amour. On n’y entrait ni par intérêt, ni par calcul. Il n’y avait pas de carrière à faire. Il n’y avait pas de notes de frais. On n’allait pas à Londres se faire rembourser ses dépenses. On faisait ce que l’on estimait juste. Et cela venait du cœur. Il n’y avait rien à obtenir en retour.
C’est d’ailleurs souvent bien plus tard que les familles ont découvert ce que leurs aînés avaient fait. Des grands-pères qui avaient accompli des choses immenses sans jamais en parler. Comme si cela n’appelait ni reconnaissance, ni récit.
Je me souviens d’un documentaire consacré aux femmes de la Résistance, celles qui transportaient les messages. Elles savaient parfaitement qu’en entrant dans ces réseaux, leur espérance de vie était de deux à trois mois. Deux à trois mois avant l’arrestation, la torture, puis l’exécution par la Gestapo. Le reportage donnait la parole à des survivantes, les seules encore en vie, la plupart des autres ayant été déportées et assassinées.
Le journaliste leur demandait : « Vous saviez que votre durée de vie serait de deux ou trois mois ? » Elles répondaient toutes : « Oui. » Il insistait : « Vous acceptiez le risque de la torture ? » Et l’une d’elles, souriante, répondait simplement : « Il fallait bien que quelqu’un le fasse. » Si ce n’est pas un acte d’amour, alors je ne sais pas ce que c’est.
L’amour est ce qui permet de trouver le courage. C’est la clé. Il donne accès à l’ensemble de nos ressources, à ce qu’il y a de plus élevé, de plus noble, dans le moi profond.
Parler d’amour est une chose, mais l’amour ne se décrète pas. Que diriez-vous à quelqu’un qui cherche à découvrir le sentiment amoureux ?
Il faut déjà commencer par penser ce que signifie réellement l’absence d’amour. Et mesurer à quel point elle est monstrueuse. Monstrueuse dans la vie intérieure, dans les relations affectives, mais aussi dans le rapport à la société. Tant que l’on n’en prend pas pleinement conscience, on ne voit pas le vide qu’elle creuse. Parce que tout le monde finit par dire : « Au fond, c’est normal. »
Mais ce n’est pas normal de passer dix ans à dire, par exemple : « J’ai fait une rencontre », sans jamais se demander où est le cœur. Où est l’élan. Où est la vie. En français, le mot « cœur » a d’ailleurs un double sens très précis : il désigne à la fois la générosité, la capacité à se donner, et le courage. Avoir du cœur, c’est avoir du courage. Être coupé de son cœur, c’est être coupé de son courage.
Tant qu’on ne mesure pas cela, on passe à côté de l’essentiel. Et c’est là que la littérature joue un rôle irremplaçable. Elle permet non seulement de comprendre, mais surtout de ressentir. Un roman est une expérience intérieure.
Quand vous lisez un roman, seul dans votre lit, la tête posée sur l’oreiller, parfois à la frontière du sommeil, vous êtes dans un moment de contact avec vous-même. La littérature est alors un lieu d’éveil.
La femme qui inventa l’amour, Alexandre Jardin (éditions Michel Lafon), 20,95€.