À Paris, Washington oppose le « progrès » par l’énergie au « culte du climat »

Ce 19 février, au siège parisien de l’OCDE où se tenait la conférence ministérielle de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Chris Wright, secrétaire américain à l’Énergie depuis janvier 2025, a tenu une conférence de presse dont le ton tranchait avec le langage diplomatique d’usage en ces lieux. Pas de précautions oratoires : les États-Unis exigeaient un changement de cap de l’AIE. Ou partiraient.

L’énergie comme condition du développement humain : le cadrage de Wright

Pour comprendre la stratégie rhétorique de Wright, il faut partir de la prémisse qu’il a déroulée inlassablement, à l’Institut français des relations internationales (Ifri) mardi, à la tribune ministérielle mercredi, devant les journalistes jeudi.
 
Pendant l’essentiel de l’histoire de l’humanité, l’espérance de vie à la naissance plafonnait à trente ans. Ce sont les énergies fossiles et les technologies qu’elles ont rendues possibles, dit-il, qui ont transformé nos conditions sanitaires. De ce constat, il tire une conclusion : la réponse aux deux milliards de personnes privées d’accès à l’énergie propre serait davantage de combustibles fossiles, et non l’accélération des renouvelables. Tout en plaidant, en parallèle, la cause du nucléaire.
 
D’où son équation, déclinée sur tous les tons : comment réduire la pauvreté ? Plus d’énergie. Comment renforcer la sécurité nationale ? Plus d’énergie. Comment gagner la course à l’intelligence artificielle ? Plus d’énergie. La moitié de la population mondiale, rappelle-t-il, lave encore ses vêtements à la main.

Promotion des énergies fossiles et nucléaires

Dans cette optique, il a également accordé une place centrale à l’énergie atomique lors de son passage à l’Ifri, qu’il présente comme la technologie offrant « le plus fort potentiel de croissance », et annoncé un partenariat avec l’entreprise française Orano, spécialisée dans le nucléaire, dans le cadre d’un plan visant une « renaissance du nucléaire ».
« Aux États-Unis, nous avons laissé une trop grande partie de notre industrie nucléaire dépérir, et nous tentons aujourd’hui de la reconstruire. De nombreux efforts sont engagés en ce sens, et Orano est un partenaire clé pour y parvenir », a-t-il déclaré.

S’agissant des énergies fossiles, il a affirmé que « nous n’essayons pas de promouvoir les hydrocarbures. Nous cherchons à promouvoir le réalisme et l’humanisme ». Ce qu’il défend, précise-t-il, relève d’une logique qu’il présente comme implacable : les hydrocarbures représentent aujourd’hui 83 % de la consommation énergétique mondiale, exactement la même proportion qu’il y a cinquante ans, lors de la création de l’AIE. Non par idéologie, insiste-t-il, mais parce qu’ils demeurent, à ce stade, les sources d’énergie les plus productives, les plus denses et les plus aisément transportables.

Avec un sourire, il résume sa position en une formule provocatrice : si une énergie alternative est réellement moins chère, plus propre et plus performante, « croyez-moi, vous n’aurez ni à la prêcher ni à l’imposer à la planète. Elle s’imposera d’elle-même ». Dans son viseur, bien sûr : les énergies renouvelables, qu’il accuse de renchérir le coût de l’énergie, d’en restreindre l’accès et, in fine, d’alimenter la désindustrialisation.

L’ « agenda climatique » dans le box des accusés

La critique de Wright à l’égard de ce qu’il appelle l’« agenda climatique », qu’il n’a pas hésité à qualifier de « culte » auprès de l’AFP, se veut, elle aussi, arithmétique plutôt qu’idéologique. Devant l’Ifri, il a posé les termes de ce qu’il présente comme un bilan : dix mille milliards de dollars investis en vingt ans dans la transition énergétique pour un résultat qu’il juge dérisoire, à peine 2,6 % de l’énergie mondiale issue du vent, du solaire et des batteries. En contrepoint, il affirme que quatre milliards de dollars par an suffiraient à éradiquer les décès liés au manque de combustibles de cuisson.

Sur le changement climatique, Wright adopte une posture qu’il veut mesurée. « C’est un phénomène physique réel », note-t-il, avant de contester toutefois l’ampleur de la menace tel qu’elle est présentée par les écologistes : moins de dix mille personnes sont mortes d’événements météorologiques extrêmes dans le monde l’an dernier, soit une baisse de 98 % sur un siècle, fait-il valoir.
« Le changement climatique n’est pas, et de loin, le plus grand problème du monde », tranche-t-il.
Quant à l’objectif de « zéro émission nette en 2050 », inscrit dans les Accords de Paris, il lui accorde « 0,0 % de chances d’être atteint » et le qualifie de « programme d’appauvrissement ».

Les coulisses d’un isolement relatif

Interrogé ce jeudi sur un éventuel isolement face aux délégations européennes, Chris Wright a livré une réponse révélatrice, mais invérifiable. Selon lui, les soutiens à sa ligne seraient nombreux, quoique discrets. « Nous sommes absolument d’accord, c’est ce que nous devrions faire », lui auraient confié en privé plusieurs interlocuteurs, en coulisses. « Très peu de gens vont se rétracter publiquement. Beaucoup seront simplement évincés par les urnes », ajoute-t-il.

Cette lecture d’un consensus silencieux, que la crainte du politiquement correct empêcherait de s’exprimer ouvertement, contraste bel et bien avec les prises de position publiques des délégations européennes, qui ont, elles, réaffirmé leur attachement à l’action climatique.

La posture de Wright à l’égard de l’Europe se veut néanmoins bienveillante. « Nous regrettons ces décisions, dit-il. Vous étiez de grandes nations industrielles et de formidables alliés. Voulez-vous vraiment réduire votre puissance géopolitique, affaiblir vos armées ? Nous espérons que non. Nous sommes là pour aider », a déclaré l’homme qui considère les Etats-Unis comme les « enfants de l’Europe ».

Interrogé par Epoch Times sur la dépendance de l’Europe au gaz russe, Wright a souligné que ce choix résulte d’une transition énergétique verte qui a paradoxalement rendu les pays européens plus dépendants aux importations venant de Russie. Sur ce point, il rappelle que Donald Trump avait déjà tiré la sonnette d’alarme durant son premier mandat.
« Ce qu’il faut retenir de l’expérience européenne, c’est une leçon d’incohérence », explique-t-il. « Le Royaume-Uni, peut-être le plus engagé dans le zéro émission, tire encore 75 % de son énergie primaire du pétrole et du gaz naturel. Dire qu’on n’aime pas ces sources tout en étranglant leur production nationale ne signifie pas qu’on n’en a pas besoin. » Il poursuit : « Réduire sa propre production tout en reliant l’Europe à la Russie était très imprudent, mal conçu, et a évidemment eu des conséquences négatives. »

Concernant les inquiétudes exprimées par le commissaire européen Dan Jørgensen au sujet d’une dépendance excessive au gaz naturel liquéfié américain, Wright défend la fiabilité des États-Unis comme partenaire énergétique. « L’Europe ne peut pas avoir de meilleur partenaire », affirme-t-il, en soulignant que les exportations américaines reposent sur des contrats commerciaux respectés par des entreprises fiables, et non sur des considérations géopolitiques, contrairement à la Russie. « Nous n’avons jamais utilisé l’énergie comme arme géopolitique », martèle-t-il, qualifiant les propos du commissaire de « malheureux ».

L’ultimatum et ses limites

La menace d’un retrait américain de l’AIE a structuré l’ensemble de la visite de Chris Wright.
« Si l’AIE ne peut pas revenir à l’honnêteté énergétique, à l’accès à l’énergie et à la sécurité énergétique, alors, malheureusement, nous deviendrions un ex-membre », a-t-il averti.

Wright rappelle que les États-Unis sont membres fondateurs de l’agence, créée à leur initiative à la suite du choc pétrolier de 1973, et qu’ils n’ont « désespérément » aucune envie de la quitter. La menace n’en est pas moins crédible. Suffisamment, en tout cas, pour que l’AIE ait déjà ajusté certaines de ses publications.

Elle a toutefois ses limites. Quitter l’AIE priverait Washington d’un accès direct aux mécanismes de coordination en cas de choc pétrolier majeur et affaiblirait son influence sur une institution dont l’administration américaine préfère, de toute évidence, infléchir la trajectoire de l’intérieur plutôt que de s’en extraire.

Trois jours à Paris n’ont pas suffi à lever l’ambiguïté. Wright repart en revendiquant deux concessions de l’AIE, présentées comme autant de victoires, tandis que les délégations, du moins en public, continuent d’employer le lexique de la transition énergétique.

Roland Lescure, son homologue français, a ainsi maintenu que le changement climatique constitue une « menace » et qu’il faut « investir massivement dans les énergies décarbonées ».

Le bras de fer avec Washington est désormais engagé. Son issue dépendra moins des conférences de presse que des rapports de force économiques et politiques, en pleine recomposition de part et d’autre de l’Atlantique à une vitesse que nul, pour l’instant, ne prétend maîtriser.

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2 réponses

  1. « Réduire sa propre production tout en reliant l’Europe à la Russie était très imprudent, mal conçu, et a évidemment eu des conséquences négatives. »
    Et au fait … où en est l’enquête sur Nord Stream ? C’est toujours les russes qui ont fait sauter le tuyau pour empêcher les russes de gagner plein d’argent ?

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