Contrairement à ce qui a été rapporté dans un premier temps, ni le changement climatique ni un séisme ne sont à l’origine de la gigantesque crue qui a frappé l’Himalaya. À ce jour, elle a fait plus de 1 000 morts au Népal, tandis que 4 000 personnes sont toujours portées disparues.
« En réalité, c’est la partie inférieure d’une langue glaciaire qui s’est détachée parce que la roche située en dessous a cédé », explique Jakob Steiner, géoscientifique à l’université de Graz, en Autriche. « Le glacier n’avait donc plus rien pour le soutenir. Cette masse de glace et de roche est tombée de 5 100 à 3 000 mètres d’altitude, barrant une rivière. Lorsque ce barrage a cédé, l’eau qui s’était accumulée derrière lui s’est libérée et a provoqué la crue. »
Les centaines de millions de tonnes de débris qui ont déferlé en aval, semant la destruction, sont donc le résultat d’une avalanche d’eau, de glace et de roches qui se sont accumulées, puis ont été arrachées et entraînées le long de la rivière de montagne, emportant des villages entiers sur leur passage. Une grande partie de ces débris provenait du vaste ensemble de barrages et d’infrastructures construits dans la même vallée.
Cette vallée forme le corridor Lhende–Bhote Koshi–Trishuli, l’un des axes hydroélectriques les plus densément aménagés de l’Himalaya. De la frontière entre le Népal et le Tibet vers le sud, à travers les districts de Rasuwa et de Nuwakot, plus de deux douzaines de projets jalonnent la même gorge escarpée et les vallées latérales que le flot de débris a balayées.
Douze centrales en exploitation, représentant au total 431 mégawatts, ont été mises hors service. Quinze autres projets encore en construction, pour une capacité prévue d’environ 470 mégawatts, ont été fortement endommagés. Au total, plus de 900 mégawatts de capacité de production, existante ou à venir — une part importante du réseau électrique népalais — se sont retrouvés directement sur la trajectoire du déferlement.
Ces gigantesques aménagements hydroélectriques, dont le coût atteint 46 milliards de dollars, n’ont pas été conçus pour répondre à une demande du marché de l’électricité au Népal. Ils ont été portés par la crainte du changement climatique qui anime le secteur international de l’aide au développement, ainsi que par sa volonté de remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables.
Les bailleurs de fonds internationaux ont encouragé, financé et accéléré ces projets afin d’atteindre leur objectif de 28 500 mégawatts d’hydroélectricité au Népal d’ici à 2035, pour électrifier la cuisson, les transports et l’industrie, mais aussi pour exporter vers l’Inde le surplus d’énergie renouvelable.
Le plus important des chantiers inachevés est celui d’Upper Trishuli-1, d’une puissance de 216 mégawatts, dont les travaux étaient achevés à environ 84 % lorsque la crue a frappé. Il s’agit d’un projet emblématique, soutenu par un consortium international d’aide au développement qui réunit la société coréenne KOEN, la Société financière internationale, la Banque asiatique de développement, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et des fonds dédiés au climat, comme le Canadian Climate Fund.
Immédiatement en aval et en amont se trouvent la centrale de Rasuwagadhi, d’une puissance de 111 mégawatts — dont la centrale électrique et le poste de transformation ont été détruits —, le projet de Rasuwa-Bhotekoshi, d’une puissance de 120 mégawatts et toujours en construction, ainsi que les centrales Upper Trishuli-3A et 3B, d’une puissance de 60 mégawatts. À ces centrales s’ajoutent Sanjen, Chilime, l’ancienne centrale de Trishuli d’une puissance de 24 mégawatts, Devighat et une série de petites centrales et autres installations électriques.
Des camps de chantier, des déblais d’excavation, des tunnels de dérivation, des batardeaux et des routes d’accès occupaient l’étroite vallée de cette même rivière qui a reçu l’avalanche de glace et de roches. Lorsque le barrage de glace et de débris a cédé, le torrent ne s’est pas contenté de faire monter les eaux : il a emporté les débris rocheux et le béton déjà entassés dans la vallée, avant de s’engouffrer dans les tunnels et de ravager les centrales.
Des centaines d’ouvriers se trouvaient à l’intérieur de ces tunnels. Plusieurs jours plus tard, plus de 500 personnes étaient toujours portées disparues sur neuf projets répartis dans les deux districts ; à Upper Trishuli-1 seulement, les estimations se comptaient par centaines.
Au nom de la protection de l’environnement et de la promotion de la « résilience climatique », le secteur international de l’aide au développement a multiplié les barrages et les chantiers employant d’importantes équipes dans une gorge géologiquement instable, déjà connue pour ses avalanches de glace, ses glissements de terrain et ses crues soudaines.
La roche et la glace qui se sont détachées à 5 100 mètres d’altitude ont déclenché le phénomène. Les chantiers ont apporté une masse supplémentaire de matériaux et placé des milliers de personnes sur la trajectoire du danger.
Le dioxyde de carbone (CO2) ne représente pas une menace pour les masses glaciaires de l’Himalaya. Une importante étude du gouvernement indien est parvenue à cette conclusion il y a plusieurs années. En 2009, le ministère de l’Environnement et des Forêts a publié l’étude de V.K. Raina, « Himalayan Glaciers: A State-of-the-Art Review of Glacial Studies, Glacial Retreat and Climate Change ».
V.K. Raina, ancien directeur général adjoint du Geological Survey of India, a examiné plus d’un siècle d’observations. Les glaciers fondent et reculent depuis la fin de la dernière période glaciaire, comme ils le font durant chaque période interglaciaire. Les rythmes ont fortement varié d’un glacier à l’autre et d’une décennie à l’autre. Certains fronts ont progressé tandis que des glaciers voisins ont reculé.
Le recul de glaciers particulièrement étudiés, comme celui de Gangotri, a ralenti après les années 1990, alors même que les températures mondiales ont augmenté. Le tableau qui se dégage est celui d’une couverture glaciaire dynamique et hétérogène, et non celui d’une fonte généralisée provoquée par le climat.
Des avalanches de glace et de roches à l’origine de crues comme celle du Népal se sont produites dans ces mêmes montagnes, après des séismes comme en leur absence. Ce qui a changé cette fois, c’est la densité de population et de constructions en béton dans la vallée en contrebas — une densité considérablement accrue par la course aux « solutions climatiques ». C’est la peur du changement climatique qui a amené les barrages et les ouvriers ici. La montagne a fait le reste.
Une réponse
La responsabilité des banques dans cette affaire, est évidente. En effet ce sont les banques qui ont inventé la priorité absolue donnée aux projets d’énergie décarbonés contre les projets classiques. Mais je ne pense pas qu’elles soient jamais inquiétées pour cette attitude mortifère (1000 morts).