Réseaux électriques : ce fiasco que lʼEurope risque encore dʼaggraver

Derrière le plan européen de modernisation des réseaux électriques, une impasse technique et économique majeure se dessine. Pour Samuel Furfari, lʼEurope tente de forcer un modèle énergétique incohérent, au prix dʼinvestissements colossaux et dʼune explosion future des factures.

Atlantico : Le 10 décembre 2025, la Commission européenne dévoilait un plan visant à moderniser le réseau de transport dʼélectricité du continent. Quels sont, à lʼheure actuelle, les principaux problèmes que la Commission cherche à résoudre ?

Samuel Furfari : Pour prendre lʼexacte mesure de ce dont on parle, il faut remonter à 2001 — plus précisément au Conseil européen de Barcelone. A lʼépoque, Jacques Chirac et Lionel Jospin – alors rivaux durant lʼélection présidentielle – avaient accepté la création dʼun marché intérieur de lʼélectricité à échelle européenne, non sans poser une condition essentielle et par ailleurs très légitime : un marché intérieur de lʼélectricité nécessite des interconnexions entre Etats. Lʼidée était simple et rationnelle : chaque État membre devait disposer de capacités dʼinterconnexion équivalentes à au moins 10 % de sa puissance installée, afin de permettre la circulation de lʼélectricité entre pays.

Cʼest une condition logique pour faire fonctionner un marché intégré. Or, cela nʼa jamais été réellement mis en œuvre. Les interconnexions ont été développées de manière très insuffisante, et ce problème perdure encore aujourdʼhui — début 2025, 8 pays restaient en dessous de cet objectif de 10 %, tandis que plusieurs États ne sont toujours pas sur la trajectoire pour atteindre les 15 % fixés pour 2030 (données Commission européenne). Les gestionnaires de réseaux nʼont, en réalité, aucune envie dʼinvestir massivement pour permettre à dʼautres pays de venir « envahir » leur marché électrique.

Nous sommes pourtant en 2026 quasiment, et le constat reste le même : les interconnexions sont largement insuffisantes. LʼEurope reconnaît aujourdʼhui ce déficit et affirme vouloir le corriger, mais le problème est plus profond. Il tient à la nature même de la production électrique.

Historiquement, on parle de « centrales électriques » — et ce nʼest pas un hasard linguistique. En italien, en français, en espagnol, en portugais, le terme renvoie à une idée bien précise : celle de la centralisation de la production. À lʼorigine, lʼélectricité était produite par une multitude de petites installations locales. Puis on sʼest rendu compte que ce modèle nʼétait ni rationnel ni efficace. On a donc centralisé la production dans de grandes installations, dʼoù le concept même de centrale électrique. Aujourdʼhui, avec lʼessor des éoliennes et du solaire, on nous demande exactement lʼinverse : une décentralisation massive de la production. Cʼest une rupture totale avec la logique historique du système électrique. Décentraliser signifie multiplier les points de production, donc multiplier les raccordements, les lignes, les équipements de réseau.

Or cela implique des investissements colossaux — plus de 500 GW de capacités éolien/solaire attendent une connexion au réseau, et jusquʼà 1 700 GW de projets renouvelables sont bloqués dans les files dʼattente dans 16 pays (rapports 2024-2025). Avant, une grande centrale produisait pour tout un territoire. Désormais, ce sont des milliers de petites installations dispersées. Le coût des réseaux explose — investissements nécessaires estimés à 584 milliards € dʼici 2030 pour les réseaux de transport, voire près de 2 000 milliards € dʼici 2050 selon la Cour des comptes européenne. Et, concrètement, ces investissements ne se font pas, parce que le modèle est économiquement aberrant — avec, par exemple, 72 TWh dʼélectricité renouvelable gaspillés en 2024 du fait des congestions.

LʼEurope est aujourdʼhui bloquée parce quʼelle cherche à imposer une transformation qui va à lʼencontre de toute logique technique et économique. Elle tente de forcer une décentralisation électrique qui est, structurellement, incohérente. Oui, les réseaux électriques européens souffrent de défauts importants. Ils deviennent inefficients parce quʼon exige dʼeux quʼils fassent quelque chose pour lequel ils nʼont pas été conçus. Décentraliser la production impose de disperser le réseau, donc de multiplier les connexions en cuivre. Or le cuivre coûte extrêmement cher. Cette logique est en contradiction totale avec la rationalité économique. Décentraliser le réseau électrique, cʼest aller à rebours de ce qui a toujours fait sa robustesse et son efficacité. Ce nʼest pas rentable, et lʼEurope refuse de lʼadmettre.

Dans le détail, la Commission européenne reproche aux Etats membres dʼavoir sous-investi, mal planifié et dʼavoir privilégié leurs intérêts nationaux au détriment de la cohérence. Diriez-vous de ces reproches quʼils sont fondés ?

Samuel Furfari : Oui, sur le fond, ces reproches sont pertinents. Cependant, il est parfaitement naturel que chaque gestionnaire de réseau agisse dans lʼintérêt de sa nation. Cʼest sain. Personne ne va investir des milliards pour permettre à lʼélectricité solaire excédentaire produite en Espagne de circuler ailleurs en Europe. Cela nʼa aucun sens économique.

LʼEurope se plaint de ne pas obtenir ce quʼelle souhaite, mais ce quʼelle souhaite nʼest ni cohérent, ni logique, ni économiquement viable. Les réseaux sont, en eux-mêmes, plutôt bien conçus et plutôt bien gérés, pour des réseaux nationaux. Le problème des interconnexions persiste, comme nous lʼexpliquions précédemment, mais il ne relève pas de la qualité intrinsèque des réseaux.

Cʼest bien lʼobligation qui leur est faite dʼintégrer massivement des énergies renouvelables intermittentes qui pose aujourdʼhui souci. Il y a bien un sous-investissement, mais il est rationnel : personne ne veut investir dans quelque chose dʼabsurde. Investir pour faire transiter lʼélectricité solaire espagnole vers lʼAllemagne via la France nʼa aucun sens économique.

Attardons nous, par exemple, sur le cas de lʼAllemagne. Celle-ci dispose dʼun fort potentiel éolien en mer Baltique, au nord du pays. Or, historiquement, ses centrales nucléaires étaient situées dans le sud, là où se trouvent les grands bassins industriels. En fermant ces centrales et en développant lʼéolien au nord, lʼAllemagne doit désormais transporter lʼélectricité sur des centaines de kilomètres à travers tout le pays. Cela implique des infrastructures colossales. La question est simple : qui va payer ? Pour lʼinstant, ce sont les citoyens allemands, déjà soumis à une pression tarifaire énorme — avec des coûts de redispatch atteignant plusieurs milliards € par an (environ 2-3 milliards en 2024-2025 du fait des goulots nord-sud). Le gouvernement nʼinvestit donc pas à la hauteur nécessaire, et lʼEurope cherche désormais à imposer ces investissements.

Que faut-il penser de la solution aujourdʼhui envisagée par la Commission européenne ? Dans quelle mesure peut-on parler de mise sous tutelle des réseaux électriques nationaux ?

Samuel Furfari : Le terme est un peu simpliste, mais juste. Lʼobjectif est de créer un super-réseau européen permettant à lʼélectricité renouvelable produite dans certains pays de circuler librement partout — via le « Grids Package » présenté le 10 décembre 2025, qui vise à accélérer les interconnexions et la planification supra-nationale. Cʼest une tentative dʼimposer une solution qui nʼest pas rationnelle économiquement.

Quant à savoir sʼil est démocratique dʼabandonner la souveraineté nationale sur lʼénergie à lʼEurope, cʼest une question quʼil fallait poser avant le traité de Lisbonne. Depuis sa signature, il sʼagit dʼune compétence partagée entre les Etats membres et lʼUnion. Juridiquement, lʼUnion européenne est donc fondée à intervenir. Ce ne sont pas des technocrates isolés qui ont décidé de cela, mais bien les chefs dʼÉtat et de gouvernement, y compris la France sous Nicolas Sarkozy. En ce sens, la démarche de la Commission est cohérente avec les décisions passées des États membres.

Le problème de fond, me semble-t-il, est technique : il y a un décalage entre la décision politique et la réalité matérielle des réseaux. On ne décrète pas un réseau électrique. On le construit sur des décennies. Corriger vingt ans de choix incohérents par des règlements et des calendriers contraignants est illusoire. Techniquement, tout est faisable. Ce nʼest pas de la haute technologie. Mais cela représente des centaines de milliards dʼeuros dʼinvestissements. Et ces coûts seront intégralement supportés par les consommateurs, via une explosion du prix de lʼélectricité.

Tout cela pour un objectif de décarbonation que je considère comme excessif, irréaliste et inutile. Cʼest un problème, je le répète, éminemment politique. On veut décarboner à tout prix. Or lʼélectricité ne représente aujourdʼhui même pas un quart de la consommation énergétique européenne. Pour remplacer les trois quarts restants, il faudrait électrifier lʼensemble des usages, ce qui impose encore plus de production et encore plus de réseaux. Les États nʼen ont ni les moyens financiers ni lʼintérêt économique. LʼEurope cherche donc à imposer ce quʼils refusent naturellement de faire.

Que faut-il penser de la mutualisation des échecs, que prévoit également lʼUnion ? Dans quelle mesure se fera-t-elle au détriment de certains pays qui, comme la France, disposent dʼun réseau plutôt robuste.

Samuel Furfari : Cʼest lʼévidence même. Ce projet bénéficie avant tout à lʼAllemagne et à lʼEspagne, qui ont le plus investi dans ce que jʼappelle la « folie verte ». La France, située entre les deux, se retrouve pénalisée. Il faudra investir des centaines de milliards dʼeuros. Ce sont les citoyens qui paieront. Et tout cela nʼaura aucun impact significatif sur les émissions mondiales de CO₂.

Dans mon livre récent « La vérité sur les COP. Trente ans dʼillusions », je montre que lʼunion européenne est totalement isolée dans son rêve de décarbonation. Les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 65 % depuis quʼon prétend les réduire. Cette manipulation sur les réseaux électriques nʼa dʼautres but que de forcer à réduire les émissions de CO2 dans lʼUE pendant que la Chine, lʼInde et le reste du monde continuent à émettre toujours plus. Cʼest aberrant.

Quelle est la réponse politique quʼil faut apporter, au regard de tout ce qui a pu être évoqué ?

Samuel Furfari : La solution institutionnelle est simple : rappeler que la compétence est partagée et que la Commission ne peut pas imposer seule cette politique. Une majorité de blocage est possible au Conseil.

Si la France cesse de suivre lʼAllemagne aveuglément et assume une position de refus, cette politique pourra être bloquée. Sinon, lʼEurope continuera sur une trajectoire qui la fragilise profondément. Et le citoyen paiera toujours plus cher sur lʼélectricité.

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