Plus personne n’ignore que l’insanité guère innocente dont il est question ici impose aux prix des KWh proposés à la vente en gros de ne pas dépasser les coût marginaux de leurs productions, de solliciter ces dernières par ordre croissant de cherté – en application du merit order – et de les rémunérer toutes au dernier coût marginal appelé ; comme si nous étions encore dans les années 1960-1970. À cette époque, comparés aux coûts fixes, les coûts marginaux élevés d’une production nationale majoritairement thermique fossile passait, pour l’essentiel, dans la gestion d’un approvisionnement massif en combustibles, de sorte qu’il était alors possible d’assimiler grossièrement les coûts marginaux aux coûts complets des KWh.
Cette époque est depuis longtemps révolue. Non seulement nous sommes aujourd’hui dans la situation exactement inverse à celle des trente glorieuses, mais le financement des coûts fixes exorbitants d’une production électrique nationale désormais quasiment non fossile échappe complètement à toute mécanique commerciale robuste. Dès lors, la rémunération des KWh au coût marginal tend à détruire la rentabilité des actifs concernés et dissuade les acteurs privés d’investir dans de nouveaux outils de production. Le drame c’est que le besoin d’une production électrothermique va se faire de plus en plus cruellement sentir, notamment le besoin des modernes Centrales Combinées au Gaz (CCG). Résultats : les finances publiques se retrouvent avoir pour longtemps sur les bras le financement de la totalité de la construction, de l’extension et de l’entretien d’un parc électrogène national réputé diversifié dont l’État galvaude délibérément la production des KWh, au seul profit d’intérêts particuliers. Le fait que les principaux bénéficiaires du merit order ci-dessus soient un éolien et un photovoltaïque appelés à répondre en premier à la demande des consommateurs suffit à illustrer ce consternant galvaudage ; avec vent et soleil gratuits, les coûts marginaux de leurs KWh ne sont-ils pas réputés nuls… et néanmoins justiciables de rémunération au coût marginal du gaz ?!
Partant, notre pays ne se trouve pas par hasard dans la situation que nous lui connaissons aujourd’hui. Le récent rapport d’EDF sur les conséquences de la modulation imposée à notre nucléaire en fait foi (1). Il nous fournit en particuier le moyen idéal d’identifier et de battre en brèche les dispositions félonnes ayant jalonné la désintégration d’un système production-consommation d’électricité que l’Europe, sinon le monde, nous enviait naguère.
Commençons par y remarquer que l’extravagant marché européen de l’électricité peut obliger notre parc nucléaire à moduler sa production par le seul fait que le prix de revient variable (ou marginal) de ses KWh – à peu de choses près, celui de la gestion du taux d’épuisement du combustible nucléaire – devient supérieur au prix « spot » de vente proposé ! En d’autres termes, il n’est pas rare que ce marché en arrive à offrir au producteur nucléaire français de ne même pas couvrir le coût de la consommation de son combustible, c’est-àdire à laisser croire que, en coût complet, l’Europe arrive aujourd’hui à disposer d’énergies moins chères que celle de l’atome, selon les circonstances.
Ce type de modulation imposée parfois jusqu’à l’arrêt n’est certainement pas le seul à venir s’ajouter à celui résultant de l’absence de débouchés économiques dont il est question ci-après ; une absence de débouchés que, c’est bien connu, éolien et photovoltaïque ne laissent le soin à personne de provoquer quand la météo le leur permet. Examinons donc d’un œil critique la présentation des volumes de modulation nucléaire observés, par types, entre 1990 et 2024, et distinguons-en les phases stratégiques sur lesquelles, sans surprise, le rapporteur d’une EDF nouvellement nationalisée a choisi de ne pas s’attarder, eu égard à sa connotation politique.
Les spécialistes du sujet n’auront guère de peine à identifier deux périodes cruciales, parmi les 34 années balayées par ce graphique : la période 2003-2010 et la période 2010-2024. La première peut être qualifiée de phase ultime de la construction aboutie d’un système électrique très optimisé ; une phase qu’il convenait de perpétuer à l’aide de politiques économique et industrielle intelligentes, menées dans un intérêt national bien compris et distinct de celui de la plupart des pays membres de l’UE, par la force des choses. Et, de fait, ce graphique rend bien compte de la situation électro-énergétique favorable dans laquelle se trouvait notre pays au coeur des années 2000, qu’une majorité de Français aurait sans doute aimé voir perdurer.
Quant à la période 2010-2024, chacun constate qu’aujourd’hui elle continue d’être l’entame de l’ère de l’asservissement institutionnel du nucléaire au développement éolien et photovoltaïque. Cette ère fut inaugurée par la promulgation en fanfare d’une scélérate loi NOME que le navire amiral ARENH impliqua en 2015 dans la solution stratégique finale de dénucléarisation, connue sous le nom de Loi de Transition Énergétique pour la Croissance Verte, la LTECV. Avec l’abandon récent de cette dernière et l’adoption à la hussarde du décret PPE3, cette loi NOME a certes perdu une bataille, mais est encore loin d’avoir perdu en France la guerre institutionnelle de l’énergie.
La flotte industrielle adverse d’EDF se retrouve, en effet, seule au monde pour maintenir à flot ses vénérables cuirassés, après 16 ans de vente à perte du quart de sa production, une dette cumulée de plusieurs dizaines de milliards d’euros et l’assignation à un chantier EPR2 de 72 milliards. L’État exsangue, qui l’a généreusement adoptée et sur les finances duquel elle ne peut plus compter, vient par ailleurs de lui faire le cadeau empoisonné du Contract for Difference, le CfD, en remplacement guère avantageux de l’ARENH, avec un strike price rien d’autre que le prix administré du MWh désormais uniformément imposé et garanti à tous les producteurs d’électricité. Ainsi salarié d’une puissance publique française sous étroite surveillance germano-bruxelloise, notre ambitieux opérateur historique est décidément bien armé pour déployer ses vastes chantiers en toute confiance, en ne comptant que sur la manne résiduelle d’un merit order désormais piloté par l’État.
Sur le graphique ci-dessus quantifiant bien la dérive incontrôlable dudit asservissement amorcée en 2010, on note que « SSY à PC/PC0 max » est l’une des composantes de ce dernier. L’expression signifie Services Système à Puissances Commandables (par RTE) pratiques ou théoriques maximum. En d’autres termes, il s’agit du réglage permanent de la fréquence du courant et de la tension, auquel on sait l’éolien et le photovoltaïque inaptes. En page 6, le rapport déjà cité nous apprend en effet ceci : pour assurer le réglage de la fréquence et la maintenir la plus proche possible de sa valeur nominale de 50 Hz, le gestionnaire du réseau RTE contractualise avec les différents acteurs […] en rémunérant la fourniture de ces « services système ». Le parc de production nucléaire peut dans ce cadre être amené à baisser sa puissance pour apporter au système électrique une capacité à la ré-augmenter rapidement pour assurer l’équilibre du réseau en cas d’augmentation de la consommation (on parle de réserve à la hausse).
Ben voyons ! Non seulement la rémunération d’un service jusqu’ici inclus le plus naturellement du monde dans tout contrat de fourniture électrique interloque, mais qu’en termes élégamment sibyllins est dit ici que le nucléaire fournit la totalité des réserves de puissance primaire, secondaires et tertiaire requises par le réglage de la fréquence !… qu’il fournit ces réserves en les provisionnant par des baisses préventives de charge. Il intéressera le public de savoir que quelque 35 GW/Hz de puissance réglante doivent être constamment en service sur le système électrique européen et que la défaillance d’un seul de ces GW provoque une chute de fréquence de l’ordre 45 mHz qu’il incombe aux 34 GW restants de rattraper, obligeant par exemple toutes les tranches nucléaires de 900 MW à augmenter leurs puissances de 2,5 %.
De même, pour ce qui concerne la tension, on lit ceci en page 12 du rapport : le développement de la production renouvelable [inapte] aux services de réglage de la tension ou de la fréquence, a conduit RTE à devoir imposer de plus en plus fréquemment le fonctionnement de certaines centrales nucléaires pour assurer la stabilité de certaines parties du réseau alors qu’EDF ne l’avait pas prévu [ni surtout] souhaité.
Le blackout espagnol d’avril dernier a apporté la preuve irréfutable d’une telle inaptitude que, on l’a vu, aucune prothèse électrotechnique – fût-elle d’une technologie d’avant-garde – ne parvient à pallier.
On en restera là sur l’exégèse de l’abondante analyse technique et scientifique d’un rapport ne manquant pas de laisser subodorer que la liste des instructions d’asservissement émises par RTE et/ou de leurs conséquences néfastes pourrait ne jamais être exhaustive. Quant à ce que promet de coûter sur tous les plans une telle situation à notre appareil électronucléaire et à l’économie nationale, on invite nos compatriotes à en prendre connaissance dans le détail et donc à faire l’effort de lire ce copieux rapport au moins jusqu’au paragraphe 2.7 Synthèse des coûts. À défaut, ils pourront se contenter de lire ce qu’en dit l’article intitulé Taire la dispendieuse maltraitance du nucléaire que Matignon, la CRE et RTE s’obstinent à méconnaître (2).
Après tout, le moment n’est peut-être plus très loin où le moteur énergétique de la France, poussif et perclus d’archaïsme, cassera en rase campagne, victime, comme le communisme soviétique en 1989, d’un antiéconomisme que les Français n’auront bientôt plus les moyens de se payer. Gageons que ce jour-là marquera la fin d’un régime politique guidé par les clientélismes d’un dogmatisme partisan. Quoi qu’il en soit, plus l’inéluctable triomphe de la physique et de l’économie tardera, plus cette fin risque d’être tragique et le coût des préjudices accumulés par plusieurs décennies de gouvernance inepte élevé.
3 réponses
Je ne comprends pas … vu toutes les contraintes que la modulation impose au nucléaire … pourquoi ne demande t-on pas aux ENRs de moduler ? Un parc photovoltaïque s’arrête d’un simple clic de souris … pas d’effet Xénon, pas d’entrées d’oxygène dans le réseau, pas de corrosion sous contrainte, pas de personnel spécialisé à faire intervenir, et surtout … aucune conséquence sur la sécurité ! Mais peut-être le but de tout çà est simplement de « casser » (au sens propre) le nucléaire !
Pour rappel, la France est le seul pays à « jouer » avec la modulation de puissance. Est-ce parce que nous sommes les plus intelligents, ou plus probablement les plus c..s ?
La réponse est dans la question!
Nous sommes donc les plus intelligents ???