(Par Damien Guilbert (Professor in Electrical Engineering, Université Le Havre Normandie) dans The Conversation du 20/5/26)
Derrière l’apparente simplicité d’une prise électrique ou d’une borne de recharge se cache pourtant une machinerie complexe, dont l’équilibre doit être maintenu en permanence. L’enjeu est de taille : garantir un approvisionnement fiable tout en poursuivant les objectifs de décarbonation – la France vise une neutralité carbone à l’horizon 2050.
Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont connu des perturbations majeures de leur réseau électrique, entraînant une coupure de plusieurs dizaines d’heures de la fourniture d’électricité affectant des millions de personnes. La France, pourtant interconnectée avec la péninsule ibérique, a été très peu touchée grâce à l’activation de mécanismes de protection du réseau français. En isolant ainsi les systèmes électriques, ces dispositifs ont permis d’éviter la propagation des perturbations aux pays voisins.
Cet épisode n’est pas un incident isolé : il illustre les défis croissants auxquels sont confrontés les systèmes électriques modernes. Ceux-ci doivent aujourd’hui répondre à plusieurs transformations simultanées : l’essor des énergies renouvelables, l’électrification croissante des usages (transports, chauffage, industrie), l’augmentation des échanges transfrontaliers d’électricité, mais aussi le vieillissement de certaines infrastructures électriques. Cela nécessite un changement profond des infrastructures existantes, tout en développant de nouveaux modes de gestion du réseau électrique, afin d’assurer en permanence l’équilibre entre production et consommation.
La bonne nouvelle est que plusieurs solutions pour assurer la stabilité du réseau progressent rapidement. Batteries, hydrogène, pilotage numérique de la consommation ou encore onduleurs intelligents permettent de rendre les réseaux électriques plus robustes et plus flexibles.
Le défi consiste désormais à déployer ces technologies à grande échelle et de manière coordonnée afin d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en assurant une alimentation électrique fiable.
Les fondements de la stabilité du réseau
Pour comprendre pourquoi un réseau électrique peut devenir instable, il faut se familiariser avec quelques concepts clés. Un réseau électrique fonctionne comme un vaste système synchronisé. Pour garantir un fonctionnement fiable, plusieurs grandeurs doivent rester dans des plages très précises.
La fréquence, par exemple, doit être maintenue autour de 50 Hz (c’est-à-dire 50 oscillations par seconde) en Europe. Elle reflète en temps réel l’équilibre entre production et consommation : si la demande dépasse l’offre, la fréquence baisse ; à l’inverse, elle augmente en cas de surplus. Des écarts trop importants peuvent endommager les équipements électriques ou provoquer la déconnexion des moyens de production de l’énergie électrique.
La tension, elle aussi, doit rester stable pour assurer le bon fonctionnement des appareils électriques (installations de production d’électricité, appareils de consommation électrique ou infrastructures de réseau). Par vulgarisation, elle peut être vue comme une force qui met en mouvement les électrons dans un réseau. À l’image de la pression dans une canalisation, elle permet au courant de circuler : sans différence de tension, aucun flux n’est possible. Des variations locales peuvent apparaître en raison de déséquilibres entre production et consommation, notamment dans des zones fortement équipées en production décentralisée – c’est-à-dire des installations produisant de l’électricité au plus près des consommateurs, comme les panneaux photovoltaïques installés sur des toits de particuliers ou de bâtiments.
Un autre élément clé est l’inertie du système. Historiquement, les grandes centrales thermiques ou nucléaires, équipées de turbines lourdes, stabilisaient naturellement la fréquence grâce à leur inertie mécanique. En revanche, les énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque) connectées via des « onduleurs » apportent beaucoup moins d’inertie, ce qui rend le réseau plus sensible aux perturbations et aux variations rapides de production ou de consommation.
Enfin, la congestion du réseau survient lorsque certaines lignes électriques atteignent leur capacité maximale. Avec le développement rapide des énergies renouvelables et l’électrification croissante des usages, les flux d’électricité sur les réseaux évoluent fortement et deviennent plus variables. Ces nouvelles configurations, associées à une production souvent décentralisée et à des évolutions plus lentes des infrastructures de transport et de distribution, rendent ces contraintes de congestion plus fréquentes.

Une transition qui complexifie l’équilibre
La transition énergétique repose sur une électrification accrue des usages et sur une production plus décentralisée et variable, qui rendent toutes les deux le pilotage du réseau plus complexe.
Contrairement aux centrales traditionnelles de production d’électricité, les énergies renouvelables ne sont pas pilotables à volonté : elles dépendent des conditions météorologiques. Cette variabilité introduit des fluctuations rapides et parfois imprévisibles dans le système.
Par ailleurs, l’essor de millions de petites unités de production (comme les panneaux solaires installés sur les toits) transforme profondément le réseau électrique, qui avait été historiquement conçu pour faire circuler l’électricité dans un seul sens, des grandes centrales vers les consommateurs.
Mais ce changement ne concerne pas seulement la production. La manière de consommer l’électricité évolue aussi fortement comme les véhicules électriques en pleine expansion. L’électricité est utilisée de plus en plus massivement et de façon parfois plus variable au cours de la journée.
En d’autres termes, le défi n’est donc pas uniquement lié à la production, mais à l’équilibre permanent entre une offre plus fluctuante et une demande qui augmente et se transforme. C’est cet équilibre global qui rend aujourd’hui la gestion du réseau électrique plus complexe.
Les solutions émergentes
Face à ces défis, de nombreuses solutions technologiques et organisationnelles sont en cours de développement.
Le stockage de l’énergie joue un rôle central. Par exemple, les batteries permettent de répondre rapidement aux fluctuations de court terme, en injectant ou en absorbant de l’électricité en quelques secondes. Elles sont particulièrement utiles pour stabiliser la fréquence, donc l’équilibre entre la demande et l’offre.

Plusieurs technologies répondent à différents besoins : les batteries lithium-ion, très répandues, offrent une forte densité énergétique et une réponse rapide ; les batteries au lithium-fer-phosphate sont plus sûres et durables, idéales pour un usage longue durée ; les batteries au plomb-acide, plus anciennes, restent robustes et économiques pour certaines applications stationnaires. D’autres solutions émergentes, comme les batteries à flux redox, permettent de stocker de grandes quantités d’énergie pendant plusieurs heures ou jours, tandis que les batteries sodium-ion promettent une alternative moins coûteuse et plus écologique aux batteries lithium-ion.
À plus long terme, l’hydrogène offre des perspectives intéressantes. Il peut être produit à partir d’électricité excédentaire grâce à l’électrolyse de l’eau, puis stocké pour être reconverti en électricité via une pile à combustible lorsque le réseau en a besoin. Bien que cette chaîne de conversion soit moins efficace que celle des batteries et consomme davantage d’énergie, l’hydrogène permet de gérer des déséquilibres sur des périodes plus longues, par exemple lorsque le soleil ou le vent ne produisent pas suffisamment d’électricité pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.
La flexibilité de la demande constitue un autre levier prometteur. Grâce aux technologies numériques (internet des objets (IoT), compteurs intelligents, plates-formes de gestion de l’énergie), certains usages électriques peuvent être décalés dans le temps pour s’adapter à la disponibilité de l’électricité. Par exemple, la recharge des véhicules électriques ou le fonctionnement de certains procédés industriels peuvent être optimisés en fonction des conditions du réseau.
Enfin, le développement des onduleurs intelligents permet d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en maintenant la stabilité. Dans le mode « grid-following », ces onduleurs synchronisent leur production avec la fréquence et la tension existantes du réseau, ce qui évite de perturber l’équilibre et rend le système plus résilient. Des modes plus avancés, comme le « grid-forming », permettent même à certains onduleurs de créer et stabiliser eux-mêmes la fréquence du réseau, ce qui est particulièrement utile pour les microréseaux ou les zones très décentralisées.
2 réponses
L’article évoque à peine l’élément essentiel pour assurer la stabilité du réseau, à savoir pouvoir non seulement assurer la stabilité de la production, mais aussi être en mesure de faire varier rapidement en plus ou en moins la production: par exemple si un réacteur ou une interconnexion déclenche, il faut qu’instantanément les producteurs restants comblent le déficit.
Pour cela, les producteurs classiques (hydrauliques, thermiques, nucléaires) jouent d’abord sur leur inertie mécanique qui leur permet de tenir quelques secondes, puis sur leur inertie thermique (les turbines fonctionnent normalement au-dessous de leur capacité maximale et la chaleur emmagasinée en marche normale est mise à profit pour augmenter momentanément la production de vapeur au delà de sa valeur nominale, cette chaleur consommée pourra être reconstituée ultérieurement, après cette période de fonctionnement en conditions non optimales).
Retrouver l’équivalent avec les ENRs, revient à leur demander de ne plus fonctionner à leur puissance maximale, mais par exemple à 90% … ce qui veut dire qu’elles nous seront facturées 10% plus cher …
En complément, Eco2Mix apporte la confirmation de ces excédents de capacité, prenons un jour presque au hasard … aujourd’hui 3 juin.
Nous voyons que:
– la nuit est à peu près calme, nous exportons environ 16 GW
– vers 6 h, la consommation commence à monter, c’est l’hydraulique qui assure !
– vers 7 h, le soleil commence à produire, ce qui permet à l’hydraulique de lever le pied.
– vers 10 h, le soleil produit 9,5 GW et l’éolien 9,2 GW … magnifique !!!
– vers 10 h 30 … patatras ! Le soleil brille également chez nos voisins (Espagne et Allemagne). Du coup, nos exportations qui dépassaient 15 GW à 10 h chutent à 8 GW à 10 h 45 (il faut renforcer les réseaux qu’ils disaient … mais ils n’ont pas dit vers où)! Il faut écrêter, le solaire passe de 9,5 à 8 GW, l’éolien de 9,2 à 5,4 GW. A noter, le nucléaire varie relativement peu (descendra de 38 à 36 GW dans l’après-midi), ce qui me rassure un peu.
– vers 17 h 30: le soleil faiblit chez nos voisins, nos exportations augmentent donc. On remet en route les éoliennes (en fait depuis le milieu d’après-midi) jusqu’à 13,6 GW et le soleil qui baisse chez les voisins passe chez nous de 6,3 à 7,5 GW …
Evidemment, même si les éoliennes et le solaire s’arrêtent, vous les payez comme si elles avaient produit ! Le soleil et le vent n’envoient pas de factures, mais les promoteurs ENR ne s’en privent pas !