« L’obsession des écologistes a été d’abattre les neutrons rapides et ils y sont parvenus »

Un entretien avec Dominique Grenêche.
Docteur en physique nucléaire, M. Grenêche a travaillé au Commissariat à l’énergie atomique et à l’IRSN. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’énergie nucléaire qui font référence.
Il a écrit en juin 2023 une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour l’alerter sur la nécessité de relancer les projets de réacteurs de quatrième génération à neutrons rapides.
Dans une autre lettre, également adressée à Emmanuel Macron, datée de février 2026, Dominique Grenêche détaille ce que pourrait être cette relance. Nous publions à la fin de l’entretien des extraits de cette lettre.  Propos recueillis par Éric Leser.
Article paru dans le numéro 29 du magazine Transitions & Energies.

T&E : D’abord, commençons par la technique. Pourquoi les réacteurs dits à neutrons rapides sont selon vous l’avenir du nucléaire et même de la production d’électricité décarbonée ?

-D.G. : C’est simple. Sans réacteurs à neutrons rapides, il n’y a pas d’avenir pour l’énergie nucléaire. C’est pour cela que les écologistes cherchent par tous les moyens depuis des décennies à empêcher le développement de cette technologie. Et il faut dire qu’en France, ils y sont parvenus avec l’aide active de Lionel Jospin et d’Emmanuel Macron.

Pour revenir aux atouts des neutrons rapides, le nucléaire utilise un seul combustible – il n’y en a pas 36 dans la nature – l’uranium. Il est en quantité limitée dans l’écorce terrestre. À la fin du siècle, et en l’état actuel des réserves connues, nous manquerons de minerai.

Mais les réacteurs à neutrons rapides permettent de fabriquer leur propre carburant en fonctionnant, qui est le plutonium. Et grâce à la surgénération, ils fabriquent plus de plutonium qu’ils n’en consomment.

La surgénération n’est possible qu’avec des réacteurs à neutrons rapides et nous avons démontré, notamment avec le réacteur expérimental français Phénix qui a été en activité pendant trois décennies, que cela fonctionnait parfaitement.

Pour faire fonctionner un réacteur à neutrons, il faut de l’uranium appauvri, ce qui reste après l’enrichissement, et du plutonium pour amorcer, mais rapidement, le réacteur fabrique du plutonium.

Or, nous avons des quantités considérables d’uranium appauvri, 350 000 tonnes. Pour donner un ordre d’idées, un réacteur nucléaire de 1 gigawatt, c’est une tonne de fission par an. Cela veut dire que nous avons de quoi faire fonctionner pendant 340 000 années un réacteur à neutrons rapides. Si on ramène cela au parc actuel de 57 réacteurs, qui consomme environ 50 tonnes de fission par an, et si ce parc passe aux neutrons rapides, nous avons de quoi l’alimenter pendant près de 7 000 ans !

C’est cela le nucléaire durable, en n’émettant pas de gaz à effet de serre et en consommant les déchets existants. Et ce ne sont pas des rêves de savants fous. Nous savons faire.

En outre, les neutrons rapides offrent des avantages en termes de sûreté de fonctionnement. Ils ne sont pas refroidis avec de l’eau sous pression mais avec un fluide caloporteur plus puissant, du métal liquide, en l’occurrence du sodium liquide. Il y a eu 17 réacteurs à neutrons rapides construits dans le monde et refroidis au sodium liquide.

C’est un système de refroidissement sans pression contrairement à la Cocotte-Minute d’un réacteur à eau qui est à 155 bars. Donc le système qui n’est pas sous pression est par nature plus robuste avec une très grande inertie thermique. Comme il y a beaucoup de métal liquide, environ 5 000 tonnes, si jamais il y a un problème, il peut continuer à refroidir et absorber les calories pendant plusieurs heures voire plusieurs jours.

T&E : Comment expliquer que les réacteurs à neutrons rapides qui ont été développés dans le monde à partir des années 1950 ne se soient pas multipliés ?

-D.G. : Pour des raisons économiques et industrielles. Le nucléaire civil s’est développé dans les années 1950-1960 à partir des États-Unis qui ont diffusé leur technologie, reprise des réacteurs des sous-marins, à neutrons lents et refroidis par eau. Tout le monde a adopté cette technologie qui a été améliorée, raffinée, et dont les coûts étaient maîtrisés. La technologie des réacteurs aujourd’hui en service provient à l’origine de l’entreprise américaine Westinghouse. Une industrie que les Américains ont …

Article réservé aux abonnés
Pour poursuivre la lecture
Abonnez-vous dès maintenant à Transitions Énergies et soutenez un journalisme indépendant.
Abonnement à 35€/ an
Déjà abonné ? Se connecter

Tous les articles que nous publions ne sont pas libres de droits ; merci de nous contacter avant éventuellement de les republier.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés ; restez courtois.

(Possibilité de combiner plusieurs termes)

Derniers commentaires :

Recevoir la Newsletter hebdomadaire