Prolongation des centrales : et le nucléaire français reçut enfin une bonne nouvelle

(Article initialement publié dans Atlantico du 12/9/26)

L’avis favorable de l’ASNR ouvre la voie à une prolongation du parc nucléaire français au-delà de soixante ans. Une décision stratégique pour assurer la transition jusqu’aux futurs EPR2 et répondre à l’électrification croissante des usages.

Dans une société traversée par de multiples volatilités, en quoi le maintien de ce parc historique représente-t-il un socle de sécurité fondamental pour le quotidien des Français ?

Myrto Tripathi : Dans le contexte d’instabilité géopolitique, de volatilité des prix de l’énergie qui est le nôtre et de transformation majeure nécessaire de la demande énergétique (plus d’électricité, plus décarbonée, aussi souveraine et aussi stable et fiable que possible), la valeur du parc nucléaire historique tient précisément à ce qu’il a déjà : un outil industriel robuste, amorti, produisant une électricité bas carbone et pilotable, sans dépendance aux marchés internationaux de combustibles fossiles. Ce socle, ce sont notamment les 32 réacteurs de 900 MW, soit près de la moitié de la puissance nucléaire installée du pays, mis en service entre 1978 et 1987. Pour les citoyens, prolonger leur fonctionnement, ce n’est pas repousser une échéance par défaut, ce n’est pas servir les intérêts d’une entreprise x ou y ou ceux d’une poignée : c’est sécuriser, pour les décennies à venir, un accès à une électricité stable et compétitive, condition de base de la vie quotidienne comme de l’activité économique.

Cette continuité a aussi une dimension environnementale et sociale trop souvent oubliée. Chaque année de fonctionnement supplémentaire d’un réacteur existant, c’est une électricité bas carbone produite sans artificialisation de nouveaux terrains, sans les émissions liées à un chantier de construction, et sans attendre la mise en service d’un nouvel outil industriel.

On oublie que le parc nucléaire a été et va continuer à être pour longtemps le point d’appui comme la condition du modèle social français.

Que nous dit l’avis favorable de l’ASNR sur la viabilité réelle de notre parc historique et sur notre calendrier de transition énergétique ?

Jean-Pierre Favenec : L’ASNR  indique qu’il n’y a pas d’obstacle technique identifié à ce stade. Le prolongement de chaque centrale sera ensuite étudiée et décidée au cas par cas. Historiquement, notre parc de 60 réacteurs a été construit principalement entre 1975 et 1990, au rythme d’environ quatre tranches par an, ce qui donne une année moyenne de mise en service autour de 1982-1983. Initialement conçues pour 40 ans, les centrales devaient déjà être prolongées jusqu’à 60 ans. Repousser cette limite au-delà de 60 ans permet de faire la jonction avec la mise en service des six futurs EPR décidés par l’État et EDF, attendus à l’horizon 2037-2039. Cet avis offre une visibilité stratégique indispensable.

Myrto Tripathi : L’approche française ne fixe pas de limite d’âge a priori : l’autorisation d’exploiter est délivrée sans durée déterminée, et c’est un réexamen périodique complet, tous les dix ans, qui conditionne la poursuite de fonctionnement. Depuis 2023, l’ASNR travaille avec EDF sur une démarche générique pour identifier les verrous techniques susceptibles d’empêcher un fonctionnement au-delà de 60 ans, en particulier sur les composants non remplaçables — la cuve du réacteur et l’enceinte de confinement en tête. Trois ans d’instruction n’ont fait apparaître aucun obstacle technique rédhibitoire. Concrètement, l’avis attendu fixera un cadre générique de conditions ; chaque réacteur devra ensuite démontrer individuellement, lors de sa cinquième visite décennale (à partir de 2029), qu’il satisfait ces exigences renforcées — contrôles, remplacements ciblés, éventuelles modifications matérielles.

Cette instruction ne se déroule pas dans un cadre technique fermé : l’ASNR a organisé cette année des ateliers de dialogue avec la société civile — associations, commissions locales d’information, experts — pour associer les citoyens à la réflexion sur cette prolongation. Il faut sortir de cette impression que le nucléaire français serait une industrie opaque aux décisions prises dans le secret, rien n’est moins juste il suffit de faire l’exercice pour s’en rendre compte. D’ailleurs l’ASNR organise des Journées portes ouvertes sur son site de Fontenay-aux-Roses les 3 et 4 octobre (opération jumelée avec la Fête de la science) et à son siège de Montrouge le 10 octobre (opération jumelée avec la Journée nationale de la résilience), c’est suffisamment original pour être souligné.

Il y a quand même à ce propos un point que je voudrai rappeler : les décisions de l’ASNR sont prises collégialement par des experts indépendants de très haut niveau dans le cadre de processus longs, étayés, connus, impliquant des quantités d’études et d’information considérables. Ce ne sont pas des décisions que des citoyens, même éclairés, peuvent prétendre remettre en question sur de simples consultations. Cette mode, presque, de la consultation des citoyens sur des décisions techniques complexes qui ont pris des années à aboutir est pour moi une erreur fondamentale, elle laisse entendre qu’une opinion prise dans le public vaut celle d’experts ayant travaillé, à plusieurs, au sujet pendant des années. C’est faux. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas être transparent sur les décisions, cela veut dire qu’il faut réapprendre à respecter la complexité et à faire confiance dans le travail et l’intégrité des autres.

Cette décision ne démontre-t-elle pas que la fermeture de Fessenheim était une erreur stratégique ?

Jean-Pierre Favenec : Tout à fait. La fermeture de Fessenheim relevait d’une décision éminemment politique, prise sous la présidence de François Hollande pour donner des gages aux écologistes, tout comme l’annonce de vouloir réduire la part du nucléaire à 50 % dans le mix électrique. C’était une erreur, au même titre que l’arrêt de Superphénix en 1997-1998 sous le gouvernement Jospin.

Sur la question du risque, il faut être très précis : Tchernobyl en 1986 découlait d’essais irresponsables menés par des opérateurs en contexte soviétique. Quant à Fukushima en 2011, l’événement est directement lié à un tsunami dévastateur — ce n’est pas l’ingénierie nucléaire en tant que telle qui s’est effondrée, mais le site qui a été submergé par un cataclysme naturel. Le risque zéro n’existe dans aucune industrie, mais il est estimé à des probabilités d’un niveau extrêmement faible (une chance sur dix millions, voire cent millions). Entre la maîtrise stricte de ce risque et la certitude des ravages du CO2 sur le climat, le choix de la raison reste le nucléaire.

Ce parc historique prolongé peut-il constituer le socle solide dont la France a besoin pour réussir l’électrification de ses usages ?

Jean-Pierre Favenec : Oui. La loi de programmation énergétique s’appuyait sur des études qui surestimaient la demande d’électricité à court terme. Aujourd’hui, la consommation reste modérée, nos réacteurs fonctionnent bien après les remises en état d’il y a deux ans, et nous exportons une part importante de notre production vers l’Allemagne, ce qui lui évite de faire tourner ses centrales au charbon. À l’avenir, la demande va inévitablement augmenter avec l’essor des véhicules électriques, des camions électriques et la consommation massive des data centers. En maintenant ces centrales, en développant raisonnablement le solaire et en déployant les six EPR nouvelle génération, l’avenir énergétique de la France est sécurisé.

Véhicules électriques, pompes à chaleur, réindustrialisation : comment ce socle garanti évite-t-il les tensions sur le réseau face à la hausse inévitable de la demande en électricité ?

Myrto Tripathi : La demande électrique française est appelée à croître fortement avec le déploiement des véhicules électriques, des pompes à chaleur et la réindustrialisation. Dans ce contexte, disposer d’un socle nucléaire pérenne évite d’avoir à combler, dans l’urgence, un vide de production avec des solutions plus émettrices, plus dépendantes des importations ou plus fragiles et aléatoires. Un parc dont on connaît déjà la disponibilité et le comportement, avec des investissements de modernisation déjà largement engagés via le programme de Grand Carénage, offre une visibilité que ne peuvent apporter des moyens de production encore à construire ou dont la production est fluctuante et qui obligent à recourir, dans l’urgence, à des capacités de secours plus émettrices pour absorber les pics de demande. Sur le plan social, la réindustrialisation elle-même dépend de cette visibilité électrique : les projets industriels qui reviennent en France — et les emplois qu’ils créent — ont besoin de la certitude qu’une énergie disponible et abordable sera au rendez-vous sur quinze ou vingt ans, un horizon incompatible avec l’incertitude qui pèserait sur un mix électrique encore en reconstruction.

L’intégration des énergies renouvelables nécessite une puissance de pilotage permanente. Peut-on continuer d’envisager le nucléaire, à l’avenir,  comme simple variable d’ajustement face à l’intermittence du solaire et de l’éolien ?

Jean-Pierre Favenec : Ce mode de fonctionnement n’est tout simplement pas viable. Le nucléaire doit tourner en base, avec un taux de charge stable entre 80 % et 90 %. Faire varier en permanence la puissance des réacteurs nuit à leur fonctionnement, réduit leur espérance de vie et fragilise la gestion globale du réseau électrique. Les renouvelables doivent apporter leur contribution, mais pas au détriment du fonctionnement optimal du parc nucléaire.

Myrto Tripathi : Un système électrique fortement renouvelable a besoin de capacités pilotables pour compenser l’intermittence du solaire et de l’éolien. Le nucléaire, contrairement à une idée reçue, est conçu pour moduler sa production ; c’est un point que l’ASNR elle-même suit de près, notamment sur l’impact de cette modulation accrue sur les équipements et sur les opérateurs. Maintenir ce socle pilotable, c’est donner aux renouvelables la stabilité de réseau nécessaire à leur propre déploiement, plutôt que de les opposer au nucléaire.

Cette complémentarité a aussi une traduction environnementale concrète : en maintenant une capacité pilotable dense sur des sites déjà existants, on limite le besoin d’artificialiser de nouvelles surfaces pour installer des capacités de secours, et on préserve ainsi des espaces naturels et agricoles qui auraient sinon dû être mobilisés.

 

S’appuyer sur une énergie décarbonée et déjà amortie permet-il d’offrir aux ménages et aux entreprises une lisibilité de prix durable, à l’abri des chocs sur les marchés fossiles ?

Myrto Tripathi : Le coût d’un réacteur déjà amorti repose essentiellement sur l’exploitation, la maintenance et le combustible — une structure de coûts nettement moins exposée aux à-coups des marchés du gaz ou du pétrole que ne le sont les énergies fossiles, comme l’a montré la crise énergétique de 2021-2022. Prolonger ce parc, c’est donc offrir aux ménages et aux entreprises une meilleure lisibilité des prix de l’électricité sur le long terme, plutôt que de repartir d’une feuille blanche avec des coûts de construction neufs à amortir.

C’est aussi un enjeu social direct : les ménages les plus modestes sont les premiers exposés aux flambées de prix de l’énergie, et un mix électrique moins volatil profite en priorité à ceux qui n’ont pas la capacité d’absorber un choc de facture.

Du point de vue économique, la prolongation de réacteurs amortis garantit-elle une meilleure lisibilité des prix pour les consommateurs ?

Jean-Pierre Favenec : Le problème du prix ne vient pas du coût du nucléaire, mais des règles du marché européen. Il y a quarante ans, le monopole d’EDF et le système de tarification au coût marginal de Marcel Boiteux fonctionnaient parfaitement. La Commission européenne a voulu introduire de la concurrence dans des industries de réseau comme le gaz et l’électricité, ce qui a mené à une situation absurde. Sur le marché européen, le prix de toute l’électricité s’aligne automatiquement sur le coût de la dernière centrale démarrée pour répondre à la demande — ce qu’on appelle la centrale marginale, presque toujours alimentée au gaz. En 2022, lorsque la guerre en Ukraine a fait exploser le cours du gaz, le tarif de l’électricité s’est envolé dans toute l’Europe. La France a subi cette hausse alors que l’essentiel de sa production repose sur le nucléaire et l’hydraulique.

Vous dénoncez également les mécanismes de concurrence imposés à EDF sur le territoire national ?

Jean-Pierre Favenec : Absolument. L’obligation faite à EDF de vendre d’importants volumes d’électricité à bas prix (40 €/MWh via l’ARENH) à des fournisseurs alternatifs était une aberration. Ces acteurs ne possédaient aucune capacité de production et ont engrangé des bénéfices sans investir un centime dans l’infrastructure. Même si des ajustements ont été apportés au niveau européen, le système reste imparfait. Le prix de l’électricité en France doit refléter ses coûts de production réels, très compétitifs grâce à notre parc.

La prolongation des réacteurs existants nous donne-t-elle le temps et les marges financières nécessaires pour financer le chantier des futurs EPR2 ?

Jean-Pierre Favenec : Quand le programme nucléaire a été relancé en 1974 par le gouvernement Messmer après le choc pétrolier de 1973, la France a construit 60 réacteurs en quinze ans. Cela représentait des investissements colossaux. C’est le cas d’autant plus aujourd’hui, dans un contexte budgétaire désastreux. Cela dit, emprunter pour financer des actifs productifs qui généreront des recettes semble tout à fait viable. Si l’on donne à EDF les moyens d’emprunter dans un cadre stable, la France a la capacité industrielle et économique de mener à bien ce renouvellement.

Au-delà des postures politiques à court terme, ce choix confirme-t-il que le nucléaire reste l’un des rares leviers de planification industrielle capables de protéger le pays sur le long terme ?

Myrto Tripathi : Le nucléaire reste l’un des rares secteurs où la France maîtrise l’ensemble de la chaîne industrielle — conception, exploitation, maintenance — avec une filière qui représente environ 220 000 emplois directs et indirects, non délocalisables. Prolonger le parc existant, en parallèle du déploiement des EPR2, s’inscrit dans une logique de planification à l’échelle de plusieurs décennies, qui dépasse les cycles politiques courts. C’est un choix de continuité industrielle et de souveraineté énergétique, pas seulement une décision technique ponctuelle.

Cette souveraineté a une dimension décisionnelle essentielle : en maîtrisant un actif industriel qu’il connaît, contrôle et peut faire évoluer selon ses propres règles de sûreté, l’État conserve sa capacité à piloter sa politique énergétique dans la durée, sans être l’otage de marchés internationaux volatils ni de fournisseurs extérieurs. C’est aussi, socialement, l’occasion de transmettre les compétences d’une génération de professionnels du nucléaire à la suivante, avant l’arrivée en série des EPR2 — un enjeu de continuité des savoir-faire qui conditionne, en creux, notre capacité collective à réussir la relance de la filière.

Tous les articles que nous publions ne sont pas libres de droits ; merci de nous contacter avant éventuellement de les republier.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés ; restez courtois.

(Possibilité de combiner plusieurs termes)

Derniers commentaires :

Recevoir la Newsletter hebdomadaire