Le gaz de schiste, un « eldorado » inexploité

(Article de Michel Revol initialement publié dans Le Point du 25/03/2022)

Patrick Pouyanné ne fait jamais semblant. Quand il n’est pas content, ça se voit.

En cette année 2016, l’imposant patron de Total est bougon. Le pétrolier est aux prises avec la justice pour conserver un permis d’explorer un gisement de gaz de schiste dans la Drôme. Les tribunaux le lui contestent, parce qu’il est interdit, en France, de pratiquer la fracturation hydraulique, largement utilisée pour extraire ces gaz enfouis dans la roche. Pouyanné ne comprend pas. Il aimerait qu’au moins on sache s’il y a bel et bien du gaz de schiste exploitable sous nos pieds. « Et s’il y en a, nous pourrons alors discuter de ce que nous ferons », suggère le patron de Total.

Mais voilà, alors que la guerre en Ukraine enflamme les cours du gaz, alors qu’un embargo sur le gaz russe est à l’étude, le gaz de schiste est toujours, en France, un non-sujet. « On a fermé le dossier sans l’avoir ouvert ! » peste Olivier Appert, ex-patron de l’Institut français du pétrole (IFP), désormais conseiller Énergie & Climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri). « On parlait pourtant, il y a quelques années, du bassin parisien comme d’un eldorado du pétrole et du gaz de schiste. » L’eldorado reste hypothétique. En 2011, la loi Jacob prohibe la fracturation hydraulique ; en 2017, le ministre Nicolas Hulot fait voter un texte interdisant la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures sur le territoire national.

Le potentiel français en gaz de schiste (mais aussi en pétrole de même nature) est pourtant immense.

En 2013, l’Agence américaine de l’énergie (EIA) estimait les réserves « techniquement récupérables » à 3,8 milliards de mètres cubes. Cette prévision était abaissée par rapport à la précédente, qui était de 5,1 milliards, mais l’EIA notait tout de même que les réserves françaises de gaz, les deuxièmes en Europe, pourraient couvrir environ soixante-dix-sept ans de notre consommation !

Le pétrole et le gaz de schiste sont partout abondants en Europe. En 2013, selon le chercheur Philippe Charlez, l’EIA évaluait la production annuelle à 160 milliards de m3, soit les importations estimées de gaz russe en 2020. Mais, un peu partout en Europe, les gouvernements ont fermé la porte à l’exploration de cette ressource.

La Pologne, premier pays d’Europe en termes de réserves, a rebroussé chemin : quelques études au début des années 2010 démontrent que l’exploitation est techniquement compliquée, donc économiquement peu rentable. D’autres pays, tels le Royaume-Uni et l’Allemagne, ont comme la France abandonné la fracturation hydraulique. Cette technique présente en effet de multiples risques : elle peut provoquer des mini-séismes, comme en Suisse et en Alsace récemment, les quantités d’eau injectées dans le sous-sol pour en fracturer les veines sont gigantesques, les nappes phréatiques peuvent être contaminées par les additifs chimiques, sans compter les myriades de camions transportant l’eau qui vont et viennent sur les puits de forage.

Le rapport Montebourg enterré

Les défenseurs de cet hydrocarbure modèrent les effets négatifs de la fracturation hydraulique. Les techniques s’améliorent au fil des années, et les dégâts sont souvent le fait d’opérateurs pas très scrupuleux. « On a réalisé en France environ 200 opérations de fracturation hydraulique depuis 1949 ! » rappelle Olivier Appert. Et d’autres techniques existent, plus respectueuses des sols.

En 2012, Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, commande un rapport sur de nouveaux procédés d’exploitation. Ses rédacteurs, des experts issus de Bercy, des Mines ou de l’IFP, soulignent l’importance pour le pays du gaz et du pétrole de schiste. Ils pourraient représenter, dans un scénario idéal (c’est-à-dire si les réserves étaient confirmées et exploitables), une somme comprise entre 200 et 300 milliards d’euros en trente ans.

Pour contourner l’interdiction de la fracturation hydraulique, le rapport recommande un procédé à l’aide de fluoropropane, qui limite l’utilisation d’eau et n’a besoin d’aucun additif (mais présente des risques d’explosion). Utilisée par des sociétés américaines, comme eCorp, cette technique a déjà fait ses preuves. Mais le rapport sera bien vite enterré. Le gouvernement de François Hollande, où les écologistes sont influents, n’en veut pas. Le chef de l’État avait pourtant laissé la porte ouverte. « Tant qu’il n’y aura pas de nouvelles techniques, il n’y aura pas d’exploration et d’exploitation de gaz de schiste en France », dit-il en 2012. Le rapport d’Arnaud Montebourg ne suffit pas à le convaincre. Lors de son allocution du 14 juillet 2013, François Hollande clôt le débat : « Tant que je suis président, il n’y aura pas d’exploration de gaz de schiste. »

En revanche, la France ne se prive pas d’en consommer.

Chaque année depuis 2018, Engie et d’autres distributeurs de gaz comme Total ou Eni en importent des États-Unis. Au pays de la ruée vers l’or, les pétroliers ne se sont pas gênés pour pomper, souvent sans égard pour l’environnement, le pétrole et le gaz de schiste. Le pays est même devenu, grâce à ces hydrocarbures découverts il y a une vingtaine d’années, autosuffisant en énergie. Mieux : la manne des « shale gas » et « shale oil » lui a permis d’être exportateur depuis quelques années. Or la ressource expédiée sous forme liquide par bateau des États-Unis contient du gaz « classique » mais aussi, à 80 % environ, du gaz de schiste.

Interdire l’importation de gaz de schiste

En 2018, la France a importé 18 millions de m3 de gaz américain ; en 2021, les volumes sont multipliés par dix ! Ségolène Royal, qui voulait lorsqu’elle était ministre de l’Environnement, de 2014 à 2017, interdire toute importation de gaz de schiste, n’a pas pu appliquer cette idée : il est impossible de séparer, dans un gazoduc ou un méthanier, les deux molécules, qui sont exactement les mêmes. L’an dernier, Engie est d’ailleurs stigmatisé par quelques associations pour avoir passé un contrat avec la société américaine Chemiere. À la clé, la commande d’une centaine de méthaniers jusqu’en 2032, remplis de gaz et de gaz… de schiste. « On achète du gaz aux États-Unis, on ne peut distinguer l’un et l’autre », se défend-on chez Engie.

Le gouvernement n’entend pas modifier sa position. Au cabinet de Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, on assure que la question ne se pose pas, malgré la tension sur le gaz russe. Et si la décision d’exploiter cette ressource était prise, elle ne serait pas suivie d’effet avant longtemps. Il faudrait changer la loi, lancer des études géologiques et sismiques, forer des puits… Soit, dans le meilleur des cas, de deux à trois années de travaux avant d’extraire les premiers mètres cubes de gaz.

« Les événements actuels devraient nous amener à remettre en cause notre dépendance vis-à-vis du gaz russe, remarque Olivier Appert. Il faut être sérieux et prendre le taureau par les cornes pour assurer notre indépendance énergétique. Cela passe par le nucléaire et le gaz de schiste, sans oublier l’efficacité énergétique. » Si le nucléaire est revenu en grâce en cette fin de quinquennat, la discussion autour du gaz de schiste reste close.

Patrick Pouyanné peut continuer à râler.

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