Nucléaire : promettre l’intenable

(André Pellen dans Contrepoints du 4/10/22)

Que reste-t-il de la variété et du nombre des savoir-faire de pointe qui léguèrent au pays un outil industriel parmi les plus sophistiqués du monde 30 années durant ?

Il était une fois l’épopée industrielle connue sous le nom de Programme Messmer.

En ce temps là, un conflit israélo arabe menaçait l’approvisionnement pétrolier du monde, conduisant nombre de pays à recourir dans la précipitation à un nucléaire dont le coût s’envolait aux États-Unis. Tout juste sorti de ses ruines de guerre, l’un d’eux proclama qu’il ferait mieux qu’à Fessenheim et à Bugey ce que personne n’avait fait avant lui : construire 54 réacteurs en série. La suite montra sans équivoque que l’organisation industrielle inédite qui en naquit permet de maitriser délais et coûts de construction, de maintenance et d’exploitation.

Nous étions en France, au début des années 1970

De fait, les Français construisirent vite et bien plus tard, leurs 58 tranches n’avaient toujours connu aucun incident grave au moment où Fessenheim fut assassiné. Près de 40 années durant, en revanche, ces tranches avaient gratifié le pays d’une certaine indépendance énergétique et ses habitants d’une électricité abondante et bon marché.

Comment tout ceci a-t-il été possible ? Lorsqu’un ménage fait construire son pavillon, il comprend vite que le choix du maître d’œuvre est capital pour le coût final et pour la date de livraison. De même, il entrevoit rapidement la nécessité d’un architecte chef d’orchestre organisant correctement la construction. Il en va rigoureusement ainsi de tout grand projet industriel, tel qu’aéroport, tunnel, gazoduc… ou centrale électrique. Le rôle parfois méconnu des architectes de tels projets est essentiel. Ils sont capables de découper ces derniers en multiples marchés, sélectionner les différentes entreprises qui apporteront leur contribution, organiser leur intervention, contrôler la qualité de leur travail et veiller au respect des délais et des coûts. Lorsque l’architecte faillit à cette tâche, comme lors de la construction de l’aéroport Willy Brandt de Berlin, la catastrophe est assurée, avec explosion des prix et retards démesurés.

C’est à une EDF avec laquelle celle d’aujourd’hui n’a plus rien à voir que fut tout naturellement confié la maîtrise d’œuvre du programme nucléaire historique, mais également – une singularité – celle d’architecte industriel de ses propres centrales. EDF-Équipement, le bras armé de l’entreprise, fut cet architecte opérationnel.

Ce dernier devait commander à un autre grand industriel pour construire l’ilot nucléaire, en partenariat étroit avec lui. Ce fut Framatome qui, peu d’années auparavant, n’était encore qu’une grosse PME. L’entreprise assuma les risques financiers et techniques considérables de la fourniture de l’ilot nucléaire des 54 réacteurs. Toutefois, palier après palier, le nombre d’unités mises en service permit d’améliorer substantiellement le modèle Westinghouse, les innovations apportées permettant de s’en éloigner régulièrement pour finir par « franciser » la filière. Débarrassée des brevets américains, l’industrie nucléaire française pouvait exporter ses propres réacteurs.

D’autres grandes entreprises vinrent enrichir le complexe industriel de leurs contributions spécialisées, Alstom pour la salle des machines et le groupe turbo alternateur, Bouygues et Vinci pour le génie civil, auxquels se joignirent une myriade de sous-traitants dans d’innombrables domaines techniques et technologiques.

Le succès du programme français ne tarda pas à être remarqué dans le monde entier, le couplage au réseau de 8 tranches dans la seule année 1982 – record mondial toujours inégalé – ne passant pas inaperçu. En découla une large adoption planétaire de la construction en série par paliers successifs et le début des exportations de la technologie française. Aujourd’hui, comme l’écrit World Nuclear News, le réacteur vedette chinois Hualong One est « d’ascendance française ».

Un temps écarté à cause de son choix malheureux de la technologie graphite-gaz, le CEA ne tarda pas à être remis en selle, grâce au remarquable travail du ministre André Giraud. Ce CEA est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux du cycle du combustible nucléaire, tout en ayant la charge du perfectionnement des moteurs nucléaires marins et de la préparation des réacteurs du futur.

Nous sommes en France, cinquante ans plus tard

Que reste-t-il de la variété et du nombre des savoir-faire de pointe qui léguèrent au pays un outil industriel parmi les plus sophistiqués du monde, dont on réalise aujourd’hui qu’ils sont vitaux après avoir livré ce dernier aux chiens, 30 années durant ?

Laissons le soin à l’ancien PDG de PSA, Jean-Martin Folz, de répondre à cette question dans son analyse des moyens et des compétences déployées sur le chantier EPR de Flamanville, résumant, à elle seule, ce qu’il nous reste des uns et des autres.

Avec l’extrait suivant du préambule, cette analyse commence fort :

« … En 1997 et 1998 interviennent des changements de majorités politiques amenant au pouvoir des gouvernements, l’un très réticent au développement de l’énergie nucléaire en France,  l’autre résolument hostile à celle-ci en Allemagne…»

Passant ensuite en revue les motifs de la dérive abyssale du coût d’un chantier qui n’en finit pas, J.M Foltz n’épargne personne, quant aux responsabilités en la matière et surtout pas l’intouchable, inédite et souvent hors sol ASN :

« Les impacts réglementaires correspondant à des impositions qui n’étaient pas connues ou ne pouvaient être estimées au moment du lancement du projet et ayant conduit à d’importantes modifications durant sa réalisation (interprétations de l’arrêté ESPN dont l’histoire du couvercle de cuve est une bonne illustration , traitement des agressions externes…) ont eu un coût de l’ordre de 12% des surcoûts, aggravés par celui de la dérive des dépenses d’ingénierie de l’ordre de 20 %… »

Viennent ensuite les études insuffisamment avancées au lancement du chantier :

« Si le basic design de l’EPR était bien achevé en 2006 au lancement du projet, les travaux d’ingénierie de détail étaient à peine entamés et les études de sûreté, d’incendie, d’agressions, de qualification des matériels peu engagées […] l’avancement progressif des études de sûreté et les aléas de chantier ont généré un nombre de modifications qui n’a cessé de croître pour atteindre quelque 4500 !… »

Cerise sur le gâteau :

« Chez EDF, les capacités de maîtrise d’œuvre d’un grand projet et l’aptitude à gérer un très gros chantier ont été pour le moins érodées. La compétence technique des bureaux d’études parait dans plusieurs cas coupés des réalités du monde industriel, car émettant des spécifications irréalisables ou tombant dans les excès de l’over-engineering. Chez les industriels fabricants de composants, les pertes de compétences nucléaires sont d’autant plus fortes que ce secteur d’activité a vu sa place très fortement diminuer voire disparaître dans les plans de charge. La relance des activités nucléaires aura été d’autant plus difficile que l’évolution de la règlementation, en particulier pour la qualification des matériels, s’avèrera apporter une charge nouvelle et pesante… »

Conclusion sans appel :

« Force est de constater que c’est une bonne part du tissu industriel de la filière nucléaire qui a montré de réelles insuffisances au cours de la construction de l’EPR de Flamanville, et un effort de reconstitution et de maintien de ses compétences doit être engagé ; celui-ci doit faire l’objet d’une véritable politique industrielle que seul peut conduire le groupe EDF… »

C’est donc à l’aide d’un complexe industriel anémié par des décennies de relégation que, sans rien en changer, le plus prétentieux et le plus amateur des monarques républicains dont la France s’est dotée depuis 1958 prétend amorcer la réitération de l’exploit décrit plus haut. Alors que l’EDF des Trente glorieuses n’a eu besoin que d’un emprunt de l’ordre de 82 milliards d’euros actuels pour parvenir à placer une soixantaine de réacteurs sur le réseau national, en guère plus de 20 ans, 15 ans de travaux et 13 milliards d’euros investis ne sont toujours pas parvenus à venir à bout du chantier EPR de Flamanville ! Vampirisée par 30 années d’un écolo socialisme ayant réduit à néant ses respirations industrielle et intellectuelle, ladite EDF n’est plus que l’ombre d’elle-même.

On apprend que Luc Rémont s’est vu confié le sauvetage du nucléaire français et la mission de l’amener à construire de 6 à 14 EPR. Comment imaginer qu’un tel challenge ait la moindre chance de succès sans commencer par s’atteler à la reconstruction des écoystèmes industriel et intellectuel anéantis par des décennies de clientélisme électoral et de nihilisme idéologique et, surtout, sans jeter les bases d’un nouveau plan Messmer incluant la reconfiguration idoine d’EDF ?

Hélas, on ne l’imagine pas, car les considérables capitaux requis par un projet de cette dimension ont déjà été engloutis dans l’éolien, faisant que les Français n’auront guère à attendre pour constater que, du gouvernement Bérégovoy à celui d’Élisabeth Borne, des politiciens malhonnêtes et incompétents ont financé à prix d’or deux promesses intenables : la transition énergétique verte et la prétention de faire d’un nucléaire très abîmé le nucléaire que les fossoyeurs ne savent pas faire.

En définitive, cette double promesse n’est que celle de notre ruine…

 

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