BRICS et CO₂ rebattent les cartes de la géopolitique

À l’occasion de l’élargissement des pays BRICS à 6 nouveaux venus, et non des moindres, les commentateurs économiques se sont focalisés sur le rôle des monnaies. C’est compréhensible. Mais il ne faut pas perdre de vue la puissance des BRICS+, grâce à leur contrôle des réserves de pétrole et de gaz. Ces pays sont également préoccupés par leur propre croissance économique et celle de leurs clients du Sud Global, si bien que la COP28 de novembre prochain s’annonce, déjà, comme un échec pour les anti-croissances de l’UE.

Plus de BRICS puissants

Le groupe de pays des BRICS a décidé de s’agrandir : l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats arabes unis rejoindront les membres fondateurs, à savoir le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, le 1er janvier 2024. Les autres pays candidats devront attendre avant d’obtenir le sésame, car ce club de pays attire beaucoup de monde. Certains chercheurs de Sciences Po se sont moqués, arguant notamment qu’il existe d’énormes disparités entre les pays de ce que j’appellerai les BRICS+. N’y a-t-il pas d’énormes disparités dans l’UE, par exemple entre les économies de l’Allemagne et de Chypre ? Et, après tout, il n’est pas question d’union ou d’institutions entre les pays des BRICS comme c’est le cas dans l’UE.

Les BRICS+ sont un groupement informel au même titre que le G7 ou le G20. Ces groupes ont vu le jour parce que la coopération multilatérale formelle, sublimée au sein de l’ONU, est devenue inefficace, inutile et coûteuse. La compétition stratégique entre les grandes puissances s’accroît, et ne peut plus se réduire aux grands imbroglios onusiens, et se perdre dans des agences ou officines telles que les COP, qui ont suffisamment démontré leur vacuité.

Et ces 11 pays ont un poids considérable à l’échelle mondiale. Ils occupent 36 % des terres émergées du globe, contre 16 % pour le G7. Avec 45 % de la population mondiale, ils comptent près de 5 fois la population du G7. Même d’un point de vue économique, les BRICS+ dépassent le G7 (37 % du PIB mondial, contre 30 % pour les pays du G7). En matière d’alimentation, ils sont également mieux lotis que le G7 : ils produisent près de la moitié du blé et 55 % du riz. Le Brésil, l’Inde et l’Argentine font partie des 5 premiers pays exportateurs de viande bovine. En ce qui concerne la production d’acier et d’aluminium, ils sont également dominants. L’acier, si crucial pour les industries de la construction et de l’automobile, est produit à 70 % dans les pays BRIC+, dont 5 des 11 premiers producteurs mondiaux. L’aluminium, métal essentiel à la vie moderne, notamment dans le secteur de la mobilité, est à près de 80 % entre les mains de ce groupe de pays. Nous verrons plus loin leur importance stratégique en matière d’énergie, mais il est bon de rappeler que, sans charbon, il n’y a pas de production d’acier, et sans électricité, il n’y a pas de production d’aluminium. Il n’est donc pas surprenant que l’énergie soit d’une importance stratégique pour ces géants de la consommation.

De toute évidence, la Chine est le poids lourd dans presque toutes ces comparaisons. La plupart des économistes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine, s’attendent à ce que son économie croisse de 5 % par an. Ce cycle de croissance au fil des ans a été spectaculaire, mais nous assistons à un changement de vitesse, qui pourrait être inquiétant s’il se confirme. Les problèmes auxquels est confrontée l’économie chinoise sont politiques et concernent l’ensemble du système. L’économie chinoise est en difficulté parce que ses démons autoritaires la rattrapent et paralysent le secteur privé. Cette éventuelle diminution de l’influence de la Chine aura un impact sur l’équilibre interne des BRICS+, ce qui ne déplaira pas aux autres membres du groupe, mais ne remet pas en cause le poids prédominant et croissant de ce regroupement, car d’une manière ou d’une autre, la Chine ne s’effondrera pas.

Mare des Nations unies

Les BRICS se réunissent au niveau des dirigeants pour continuer à consolider et à renforcer leur confiance mutuelle, afin d’influencer les grandes orientations stratégiques du monde. Clairement, ce groupe entend marquer sa différence avec le G7, les principaux dirigeants des pays de l’OCDE (et de l’OTAN, à l’exception du Japon et de l’Australie). En effet, comment ne pas voir dans les BRICS un alter ego de l’OCDE, qui n’accepte plus la domination des États-Unis ? La guerre en Ukraine a rendu cette opposition encore plus manifeste, à tel point que Vladimir Poutine n’a pas pu se rendre à Johannesburg – en raison des sanctions imposées par l’Occident –, et a dû participer par vidéoconférence. Il aura sa revanche l’année prochaine lorsque les BRICS se réuniront à Moscou.

Les ponts ne sont cependant pas complètement rompus, car, au-delà des relations bilatérales, qui restent largement intactes, le G20 est l’occasion pour les BRICS+ et le G7 de se parler. L’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, l’Argentine, le Brésil, la Chine, la Russie et l’Inde sont membres de ces deux groupes informels, et ce dernier accueillera la réunion annuelle du G20, ce 5 septembre.

Nouvelle géopolitique

Les médias occidentaux se perdent souvent en conjectures, pour savoir si la Chine veut imposer le yuan pour concurrencer le dollar, ou si les BRICS veulent avoir une monnaie commune. L’état de santé de la monnaie chinoise discrédite cette hypothèse. Il s’agit même d’une diversion, car là n’est pas le véritable enjeu.

Il devient de plus en plus évident que les cartes géopolitiques sont en train d’être rebattues. La montée en puissance de « l’atelier du monde », la Chine, et du « bureau du monde », l’Inde, grâce à l’énorme force de frappe d’une population enfin éduquée et sortie de l’économie de subsistance, suscite l’intérêt de ce que l’on appelle désormais « le Sud Global ». Ce néologisme désigne des pays que l’on qualifiait d’« en croissance », « en développement », voire « moins développés ou sous-développés ». La majorité de ces pays se trouvent dans l’hémisphère sud, principalement en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Ces pays, leurs dirigeants, leurs populations et surtout leurs jeunes, qui découvrent la réalité du monde riche grâce à Internet, n’aspirent qu’à vivre bien, comme dans les pays du G7. Pour cela, une seule condition : la croissance économique. La Chine est en train de démontrer que la croissance économique est possible, même dans une dictature. Le corollaire de la croissance économique est la croissance de la consommation d’énergie, puisque le concept physique du travail est exactement le même que celui de l’énergie. Sans énergie, aucun travail ne peut être effectué, et sans travail, il ne peut y avoir de croissance économique, et donc de développement sociétal.

La montée en puissance de l’Inde

Contrairement à l’alunissage raté de la Russie le 19 août dernier, celui réussi du module lunaire indien le 23 août, près du pôle Sud de la lune, confirme la maîtrise de la technologie spatiale par l’Inde. Cela donne à l’Inde le droit d’exiger d’être considérée comme une puissance de premier plan. Sur les quatre pays qui ont réussi un alunissage, 3 sont membres des BRICS (la Chine et la Russie avant l’Inde). Le succès de l’atterrissage lunaire de Chandrayaan-3 confirme que l’Inde a bien sa place dans les accords d’Artémis, l’initiative multilatérale menée par la NASA des États-Unis pour envoyer des hommes sur la lune, d’ici à 2025.

Un autre domaine dans lequel l’Inde a surpris est celui des progrès extraordinaires qu’elle a réalisés dans l’électrification du pays, un paramètre clé de la prospérité. Des millions d’Indiens souffraient d’un retard de développement économique, qui avait des conséquences négatives sur les soins de santé et la qualité de vie. Un mauvais éclairage empêchait les gens de travailler après le coucher du soleil, et l’absence de pompes limitait l’utilisation de toilettes modernes. À partir de 2000, les gouvernements successifs ont décidé, avec détermination, de mettre fin à cette pauvreté énergétique, qui se manifestait avant tout par le manque d’électricité. Aujourd’hui, 99% des Indiens sont raccordés au réseau électrique, alors même que la population est passée de 926 millions en 1993 à 1.428 millions aujourd’hui. Il y a 30 ans, ce chiffre n’était que de 50 %. Comment cela a-t-il été possible ? C’est l’utilisation massive du charbon qui a rendu possible cette révolution de l’électricité. Il y a 30 ans, l’Inde consommait 5,36 exajoules (EJ) de charbon, contre 20,09 EJ aujourd’hui. 75 % de l’électricité indienne est produite par le charbon, si décrié dans l’UE. Il ne peut y avoir de miracle économique sans énergie abondante et bon marché, comme l’a également démontré la Chine.

Manifestement, contrairement à Bruxelles-Strasbourg, les autorités indiennes ne sont pas obsédées par la réduction des émissions de CO2. C’est pourquoi – avec la Chine – l’Inde s’est opposée à l’inclusion, dans les conclusions de la COP26 à Glasgow, du besoin de réduire la consommation de charbon.

Ce 25 août, le ministre indien de l’électricité et des énergies nouvelles et renouvelables, Shri R. K. Singh, a appelé à un changement du discours et d’argumentation sur le changement climatique global, en mettant l’accent non plus sur les émissions totales, mais sur les émissions par habitant dans chaque pays. Sur le site Internet du ministère de l’énergie, son appel est sans ambiguïté : « Les émissions par habitant de l’Inde représentent un tiers de la moyenne mondiale, l’une des plus faibles au monde ; malgré cela, les pays développés ont jusqu’à récemment fait pression sur les grands pays comme l’Inde pour qu’ils réduisent leurs émissions. Leurs émissions par habitant sont restées trois à quatre fois supérieures à la moyenne mondiale. Le discours portait [jusqu’à présent] sur les émissions totales de chaque pays. »

Shri Singh a donné le coup de grâce en déclarant que « le parc immobilier des pays en développement se multipliera, puisque nous nous développons ; nous aurons besoin de plus de ciment, d’acier et d’aluminium pour construire ces bâtiments et ces usines. Cela entraînera une augmentation des émissions. Nous avons donc besoin [qu’on nous laisse] nous développer. »

COP28 à haut risque

Le Sud Global a bien compris que s’il veut se développer, ce sera en consommant des énergies fossiles, et donc en émettant des émissions de CO2. Les Émirats arabes unis – nouveau membre des BRICS+ – ont choisi d’insérer la couleur noire dans leur drapeau pour se rappeler que leur prospérité est due à l’or noir. Des parlementaires européens ont demandé à l’émir des Émirats arabes de retirer au sultan al Jabal la présidence de la COP 28 qui se tiendra à Dubaï en novembre 2023, car – péché suprême – il est le président de l’ADNOC, la société qui gère la production d’hydrocarbures du pays. Ali bin Rashid al Nuaimi, membre du Conseil fédéral, n’a pas hésité à critiquer ces donneurs de leçons : les législateurs européens « préconisent une intervention internationale dans une décision souveraine – le dernier effort en date dans une longue série d’efforts occidentaux visant à imposer leur volonté aux gouvernements mondiaux du Sud Global pour en tirer un gain politique national . »

Avec 46 % de la consommation mondiale, les BRICS+ sont de grands consommateurs d’énergie : 35 % du pétrole mondial, 36 % du gaz naturel et 72 % du charbon. Ils détiennent 42 % des réserves de pétrole, 50 % des réserves de gaz et même 40 % des réserves de charbon. Leur avenir énergétique est donc assuré, ce qui n’est clairement pas le cas de l’UE, qui se retrouve isolée dans ce domaine, car son allié privilégié – les États-Unis – a également son avenir énergétique assuré, grâce au pétrole et au gaz de schiste. La place manque ici pour souligner le coup de l’admission de l’Iran dans ce groupe, à un moment où le pays est encore vertement critiqué par les États-Unis et, dans une certaine mesure, par l’Union européenne. Avec respectivement 9 % et 17 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz, les BRICS+ se sont assurés une part importante de leurs besoins en hydrocarbures.

Au cours des dix dernières années (2012-2022), les BRICS+ ont augmenté leurs émissions de CO2 de 2.381 millions de tonnes (Mt), alors que l’UE les a réduites de 506 Mt. Le refus déterminé de la Chine de réduire sa croissance, au risque de mettre en péril la stabilité du pays, le message clair de l’Inde et des Émirats arabes unis, comme nous venons de le voir, et la volonté de la Russie de se frotter à l’UE, font que l’on peut s’attendre à ce que les ONG écologistes, lors de la prochaine COP à Dubaï, expriment leur profonde désapprobation face à l’absence de progrès. Les BRICS+ se garderont bien de prendre toute décision qui limiterait leur croissance, c’est-à-dire leur consommation d’énergies fossiles. La seule chose qu’ils pourraient accepter est d’envisager des objectifs par habitant plutôt que par pays, ce qui serait une solution inacceptable pour le G7. En ce qui concerne la COP de 2025, le président Lula a proposé qu’elle se tienne à Belém. Cela laisse entendre que les BRICS+ garderont le contrôle afin d’assurer la croissance économique et sociétale de leurs pays.

La décroissance de l’UE

Non seulement les BRICS+ sont de grands consommateurs, comme nous l’avons vu, mais ils ont aussi besoin de clients pour assurer leur croissance. Le Sud Global aspire à la consommation, non pas pour le plaisir de consommer, comme certains dans les pays du G7, mais par nécessité pour sortir de la pauvreté, voire pour limiter l’émigration qui, si elle se poursuivait, aurait des conséquences néfastes pour les pays d’Afrique. Les BRICS+ et le Sud Global sont donc des alliés objectifs pour la croissance économique, et consommeront donc plus d’énergie. Étant donné qu’après une cinquantaine d’années de recherche et de promotion, l’énergie éolienne et l’énergie solaire photovoltaïque ne représentent que 3% de la demande d’énergie primaire dans le monde et dans l’UE, la demande d’énergie conventionnelle (combustibles fossiles, énergie nucléaire et hydroélectricité) ne pourra que croître.

Pendant ce temps, dans l’UE, qui est la grande perdante de ce développement des BRICS, la raison d’être est la décarbonation. Mais comme c’est utopique, il faut se rabattre sur le déclin économique et démographique. Est-ce parce qu’elle sait que son avenir énergétique n’est pas vert, mais sombre, qu’elle finance des études sur la décroissance ? Le média flamand Doorbraak vient d’écrire que 3 activistes du mouvement de la décroissance ont obtenu un contrat d’une valeur de 9,9 millions d’euros pour écrire des pamphlets et faire campagne pendant 6 ans, aux frais de l’Union européenne, pour défendre leur choix politique rétrograde. Des députés européens vont-ils s’élever contre cet abus politique du soi-disant programme de recherche Horizon Europe ?

Cela me rappelle ce qu’a dit un jour une députée italienne du Parlement européen : 

« Si vous pensez être un leader et que personne ne vous suit, vous êtes un perdant . » 

Les BRICS+ démontrent cette évidence.

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