Énergies renouvelables, interconnections, réseaux : la concurrence pour les câbles sera rude !

(Par ÉRIC SARTORI dans Factuel du 31/10/23)

Pourtant habituellement très optimistes sur les programmes renouvelables, les experts de l’Institut Jacques Delors commencent à s’inquiéter : 
 
« L’Europe a besoin d’un plan d’urgence pour maintenir l’équilibre du réseau électrique à partir des étés de la prochaine décennie, lorsque la part des énergies renouvelables dans le mix électrique sera beaucoup plus élevée et le risque de canicules estivales plus fréquent … Ce qui manque est un véritable “stress test” qui inclut la plus grande part de variabilité des renouvelables surtout à l’horizon 2030 » 
 
a ainsi déclaré Phuc-Vinh Nguyen, chercheur sur les politiques française et européenne de l’énergie à l’Institut Jacques Delors.
 

On peut en effet s’étonner de l’accumulation d’objectifs irraisonnables et hors de propos, comme la récente décision des législateurs européens d’augmenter l’objectif contraignant en matière d’énergies renouvelables pour 2030 à 42,5% de la consommation d’énergie contre 32% auparavant. Une décision prise sans étude d’impacts, sans stress tests et hors de propos, car, enfin, ce qu’il s’agit de baisser, ce sont les émissions de gaz à effet de serre, et cela ne va pas de pair avec l’augmentation des ENR dans la production électrique, bien au contraire, comme l’a souvent expliqué Fabien Bouglé sur ce blog.

Face à cette inquiétude, la solution promue par la Commission européenne est l’expansion des réseaux et des interconnexions, considérée comme clef de voûte de la sécurité d’alimentation. Interconnecter toujours plus des pays qui, dans une sorte de course malavisée à l’échalotte, ont tous diminué leur production d’électricité pilotable et augmenté celle d‘énergies variables intermittentes peut laisser dubitatif, mais la faisabilité elle-même est en cause. Des analystes ont en effet exprimé des doutes quant à la capacité des pays de l’UE à renforcer les réseaux et les liaisons transfrontalières à temps, certains projets étant techniquement difficiles à réaliser, notamment l’installation de câbles sous-marins. Par exemple, la France prévoit de doubler ses interconnexions pour atteindre 30 GW d’ici à 2035, pour un coût de EUR 33 milliards, selon RTE. « Il s’agit de projets lourds », a déclaré Nicolas Goldberg de Colombus Consulting, surtout dans le cas des liaisons sous-marines : « Il y aura plus d’interconnexions à l’avenir, mais doubler la capacité est un peu ambitieux. »

Déjà des retards importants

Ainsi, le câble électrique NeuConnect (700 kilomètres) permettra pour la première fois à l’Angleterre et à l’Allemagne d’échanger directement de l’électricité devait être mis en sercvice en 2024, il subira un retard d’au moins quatre ans. Si le Viking Link ((entre la Grande Bretagne et le Danemark) commencé fin 2019 sera achevé début 2024, le « Golfe de Gascogne » entre la France et l’Espagne subit des retards indéterminés.

La raison : « la congestion imprévisible du marché du câble ». Et ces retards évidemment s’accompagnent d’une forte augmentation des coûts. Ainsi Inelfe, le développeur du projet Gascogne annonce un budget en augmentation de 1,75 milliard d’euros à 2,85 milliards en raison de la saturation du marché des câbles courant continu haute tension due à la « demande sans précédent de projets éoliens et d’interconnexion offshore ».

Ce qui n’était pas du tout imprévisible, c’est en effet l’incompatibilité du développement des interconnexions et de l’éolien off-shore. Ceci est clairement expliqué dans un article remarquable du Financial Time, Will there be enough cables for the clean energy transition? (29 juillet 2023)

Développement des interconnexions et de l’éolien en mer sont incompatibles

Les experts consultés expliquent que :

1) La demande de câbles pour les projets éoliens flottants prévus en Europe n’est guère soutenable.

2) jusqu’en 2030, la demande de câbles ne pourra à la fois satisfaire les interconnexions et les projets éoliens flottants.

3) Et que par conséquent, de nombreux projets offshore ne pourront se faire.

Les câblodistributeurs confirment : le plus important, Prysmian Group, est passé d’un marché typique de 3 milliards de dollars annuels par an à 11 milliards de dollars en 2022 et 20 milliards de dollars en 2023 et se déclare complet jusqu’en 2026/27. Danielle Lane, directrice du développement RU et Irlande chez le groupe éolien allemand RWE, affirme que les délais de livraison des stations de conversion ont grimpé jusqu’à 7 ans. Nexans, la très belle multinationale française du câble électrique fait face aux mêmes difficultés et souligne un problème sous-jacent encore plus fondamental : la pénurie de cuivre.

« Il existera un déficit de 3 à 5 millions de tonnes de cuivre au milieu de la décennie, alors que les réseaux électriques, les éoliennes et les voitures électriques sont en compétition pour les approvisionnements… Nous voulons nous assurer qu’au-delà de chaque contrat individuel que nous signons, nous avons l’approvisionnement complet du cuivre et de l’aluminium derrière lui .Avant, c’était une ère d’abondance ; maintenant, nous passons à une ère de pénurie Une pénurie qui se manifeste déjà par une hausse importante des prix ».

Une telle demande, en câbles et en cuivre, surgonflée par un éolien offshore très gourmand en câbles n’apparaît pas soutenable. Les pays qui le peuvent devront choisir entre l’éolien offshore et les interconnexions.

De bonnes nouvelles pour les nombreuses associations qui, attachées à la rationalité scientifique et technique et à la préservation du littoral, de ses paysages, de sa biodiversité et de ses activités traditionnelles luttent contre ces projets éolien offshore climatiquement nuls, qui n’apportent aucune sécurité d’alimentation et même mettent la stabilité des réseaux en péril et sont économiquement insoutenables.


Références

Financial Times, Will there be enough cables for the clean energy transition ? (29 juillet 2023)

L’UE a besoin d’un plan d’urgence pour les étés après 2030. 

https://www.prix-du-cuivre.fr/

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