Pourquoi la technologie nous fait peur

Nous sommes victimes dans notre façon d’aborder les problèmes majeurs de biais cognitifs hérités de notre évolution. Nous préférons instinctivement les réponses sociales consensuelles aux remèdes rationnels et technologiques. Nous sommes soumis au biais de négativité, qui privilégie les raisons de ne pas faire, et à la pensée linéaire, ce qui est va se poursuivre indéfiniment. Par Éric Leser. Article paru dans le numéro 25 du magazine Transitions & Energies.

L’histoire des civilisations humaines est intimement liée à celle des progrès techniques. De la maîtrise du feu, de la roue, du bronze, du fer, à la révolution industrielle, notre espèce a trouvé les moyens de remodeler la nature. Elle a transformé les pénuries de nourriture et d’énergie en abondance et en confort de vie.

Pourtant, paradoxalement, face aux grands problèmes actuels – changement climatique, sécurité alimentaire, accès à une énergie abondante et décarbonée –, notre réponse instinctive n’est pas technologique. Au contraire même, la défiance est considérable, que ce soit face aux promesses de la fusion nucléaire, de la capture du carbone, de la géo-ingénierie, des OGM…

Le discours dominant met l’accent sur la dimension morale des problèmes et une réponse qui ne peut être que sociale. Nous devons reconnaître notre responsabilité et notre culpabilité, réduire notre consommation, modifier radicalement nos comportements…

Une réponse inadaptée et surtout inefficace, qui n’est pas du tout à la dimension des défis, mais qui ne devrait pas nous surprendre. Les exemples historiques d’opposition, souvent farouche, aux ruptures technologiques sont légion.

L’éclairage au gaz, les bateaux à vapeur, les ampoules incandescentes, les téléphones, les moteurs à essence, les avions, le courant alternatif, les fusées, l’énergie nucléaire, les satellites de communication, les ordinateurs individuels… se sont heurtés au conservatisme, aux intérêts économiques installés et à nos biais cognitifs.

Un lourd héritage cognitif

William von Hippel, l’un des psychologues les plus réputés au monde, explique bien cette préférence humaine pour les réponses sociales plutôt que technologiques aux crises. Nous avons évolué comme cela. Et cet héritage cognitif a un impact considérable sur notre façon d’aborder les défis d’aujourd’hui. Pendant la majeure partie de notre histoire, notre survie d’Homo sapiens a plus dépendu de la coopération et de la cohésion sociale que de notre ingéniosité.

Cette stratégie de survie a façonné notre psychologie. Nous avons évolué en recherchant le consensus, en appliquant des normes et en récompensant la conformité. Des traits qui ont aidé les petits groupes à fonctionner efficacement dans un environnement imprévisible et dangereux. Lorsque nous sommes confrontés à des défis, nous préférons toujours instinctivement la régulation sociale à l’adaptation technologique.

Le biais de négativité

Ce biais se manifeste tout particulièrement dans la façon d’aborder le changement climatique et la nécessaire diminution des émissions de gaz à effet de serre. La plupart du temps, la question n’est pas abordée comme un problème d’ingénierie – comment substituer des sources d’énergies bas-carbone aux combustibles fossiles –, mais dans sa dimension morale… qui n’a pas lieu d’être.

L’approche économique et technique rationnelle s’efface devant la conviction que nous devons faire des sacrifices individuels. Nous entendons ainsi constamment des appels à consommer moins, à prendre moins l’avion, à conduire moins, à manger différemment. Comme si la meilleure façon de s’attaquer à un problème planétaire était la pénitence. Un réflexe cognitif et même pseudo religieux profondément ancré.

Nous sommes aussi victimes d’autres biais cognitifs bien connus qui renforcent notre scepticisme à l’égard des ruptures technologiques. L’un des plus puissants est le biais dit de négativité, c’est-à-dire la tendance à se concentrer davantage sur les inconvénients potentiels que sur les avantages éventuels. Les innovations, en particulier celles à grande échelle comme l’énergie nucléaire ou la géo-ingénierie, s’accompagnent souvent d’incertitudes et de risques. Il ne peut pas en être autrement. Et ces risques potentiels nous effrayent bien plus que les conséquences de ne rien faire d’efficace.

La pensée linéaire, rien ne change, les tendances se prolongent à l’infini

Nous sommes aussi affectés par le biais de la pensée dite linéaire. Elle part du principe que les tendances actuelles ne peuvent que se poursuivre indéfiniment. Ce n’est jamais le cas. Comme les effets du dérèglement climatique sont largement médiatisés et que les progrès technologiques se font discrètement, nous avons une image déformée d’inéluctabilité …

 

 

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